Les métaphores
Comment notre regard change ce qui est possible.
Hello, c’est Antoine, de Puissance d’agir.
Aujourd’hui, on va parler de métaphore. Mais aussi de science. Et de comment on fait les enfants. Et de racisme. Bref, on va cheminer en suivant Stephen Jay Gould, un spécialiste de l’histoire de la vie sur Terre.
Je l’adore, mais comme globalement j’ai beaucoup d’attrait pour les scientifiques. J’ai fait un Bac S et s’il a été clair assez tôt que je n’allais pas poursuivre dans cette voie, je ne peux que reconnaître à quel point j’ai été marqué par l’enseignement que j’ai reçu dans ces matières.
J’aime l’institution scientifique dans ce qu’elle montre de capacité à faire œuvre collective, à lutter contre les défauts individuels pour créer des avancées positives, dans sa capacité à nourrir la société, à l’éclairer. Je suis admiratif de la patience de celles et ceux qui acceptent de descendre dans l’arène pour promouvoir ce qu’ils savent, mais aussi la méthode scientifique (je pense notamment aux climatologue, Michael Mann ou Christophe Cassou en France).
Mais je crois que ce que j’aime le plus, ce que j’ai retiré de plus fondamental de l’approche scientifique, c’est la curiosité, ce moteur qui amène à poser un regard neuf, émerveillé sur le monde et qui fait de la vie une joie possible.
Les métaphores en 2 min
Stephen Jay Gould, grand paléontologue est un vulgarisateur de génie, qui donne à voir, à travers ses recueils d’articles, une histoire de la vie et de la science accessible et enthousiasmante
Dans un article sur Maupertuis, grand savant du XVIIIe siècle, il retrace en particulier la controverse entre préformationnistes et épigénéticiens autour de la question de comment se forment les embryons
Maupertuis, par une analyse de la transmission héréditaire, a montré que la théorie de l’homoncule portée par les préformationnistes ne tenait pas : on hérite de sa mère et de son père
Mais Maupertuis n’a pas su proposer d’explication convenable à la formation de l’embryon, car il lui manquait… une métaphore ! Celle des instructions codées
Plus largement, les métaphores sont des outils puissants : il faut savoir les repérer, les multiplier et les utiliser à profit pour développer sa puissance d’agir
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Les métaphores en 8 minutes
1/ Je suis fan de Stephen Jay Gould
Je suis un grand fan de Stephen Jay Gould, le célèbre paléontologue américain. Je l’ai découvert il y a quelques années, dans un livre de Barbara Stiegler (Nietzsche et la vie, lu en mai 2022).
Si je suis fan de lui, c’est d’abord pour son érudition. Non content d’être un scientifique majeur dans son domaine, c’est aussi un érudit, passionné d’histoire des sciences, qui parle 5 langues et collectionne les livres en latin. Mais il est aussi particulièrement attachant : très accessible dans ses écrits, engagé dans les sujets de sociétés et les combats de son époque (contre le créationnisme notamment), il donne l’impression d’être quelqu’un de vraiment charmant.
Si je le connais un peu, ce n’est pas que je lis des articles sur l’évolution des vertébrés, mais parce que je suis tombé sur un filon : son travail de vulgarisation scientifique. Gould a tenu une “chronique” mensuel pendant 25 ans dans Natural History. Il publiait des essais d’une petite dizaine de pages, sur des sujets en lien avec ses spécialités : la science de la vie, l’histoire des sciences, l’épistémologie ou le rôle de la science dans la société. Ses deux règles : pas de compromis sur le fond et ne pas être ennuyeux. Il a regroupé ces publications en recueils. J’ai lu La foire aux dinosaures en juillet 2023 et je viens de finir Le sourire du flamant rose. Je les lis entre mes autres bouquins, quand j’ai un vide et que je ne sais pas quel prochain livre attaquer. Le format, des articles de 10 pages est simple à laisser et à reprendre. Je le lis aussi à des moments où je m’attriste de la bêtise du monde. C’est très apaisant de retrouver la prose riche, drôle et mesurée de Gould.
Je voudrais, dans cette lettre, vous partager une trouvaille trouvée en conclusion d’un de ses articles que j’ai préféré : “Faute d’une métaphore appropriée”. Mais avant, je vous raconte le propos de l’essai.
2/ Vénus physique
Un des sujets de prédilection de Gould, c’est l’histoire de la science. Il aime se plonger dans les traités d’histoire naturelle du XVIIe siècle, revivre les grands débats qui ont animé les savants de l’époque. Son propos est simple mais essentiel : il faut juger leur travail non pas au regard de ce qu’on sait aujourd’hui, mais de la méthode qu’employait ces scientifiques (Popper avant Popper, notamment le critère de falsification des hypothèses).
Dans cet essai, Gould nous emmène à la rencontre de Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, grand savant français, auteur, en 1745 d’un livre audacieux : Vénus physique, un “vaste compte-rendu de l’histoire naturelle de la procréation - l’a.b.c. de comment s’y prennent les animaux.” Autant dire un document assez troublant pour l’époque, naturellement publié sous pseudonyme !
En réalité, ce livre, qui fit grand bruit, était motivé par un problème précis : dans cette société fondamentalement raciste qu’était la France du XVIIIe siècle, la couleur de peau fascinait et la découverte occasionnelle de personnes qui transgressait les limites des “races” posait question. L’idée que les catégories ne soient pas étanches, ou que ses descendants puisse avoir une autre couleur de peau était un vrai sujet d’inquiétude. L’albinisme, en particulier, posait des questions vertigineuses : si des Noirs pouvaient avoir des enfants blancs, est-ce que l’inverse était possible ?
3/ Préformationnistes et épigénéticiens
Le livre de Maupertuis s’avère donc être, au fond, un traité d’embryologie. Or, ce sujet est le lieu d’une des controverses les plus importantes de l’époque, qui opposa les préformationnistes aux épigénéticiens.
Je résume rapidement.
Les préformationnistes soutenaient la théorie de l’homoncule : l’idée que le père ou la mère apporte un mini-être humain et que l’action de l’autre n’est que de déclencher ou de rendre possible son développement. Tout est déjà là, dans le spermatozoïde ou dans l’ovule.
(Cette théorie avait ceci de rigolo qu’elle impliquait que toute l’humanité était contenue, d’une certaine manière, dans les ovaires d’Eve. Et que donc, les couleurs de peau étaient programmées dès le départ. Du coup, possible que des parents blancs aient un enfant noir.)
Les épigénéticiens affirmaient au contraire que “si, au cours du développement de l’embryon, des parties complexes semblaient se différencier à partir d’une structure originelle très simple, cela correspondait certainement à la réalité”
Maupertuis était un épigénéticien convaincu et il parvint à trouver un argument imparable contre les préformationnistes. En établissant la liste, sur trois générations, de tous les membres d’une famille allemande atteints de polydactylie (une malformation qui fait qu’on a trop de doigts), il montra que les caractères héréditaires étaient transmis à la fois par la lignée mâle et la lignée femelle ! Ainsi, si les deux parents influaient sur la forme de leur enfant, la théorie de l’homoncule prenait l’eau !
Mais un problème demeurait : comment expliquer alors que de la rencontre de deux éléments distincts se forme un individu “parfait” ? L’approche préformationniste avait le mérite de la clarté mécanique. Les épigénéticiens, eux, avaient tendance à plaider pour une cause légèrement ésotérique voire vitaliste, clairement insupportable pour un mécaniste comme Maupertuis ! Il lui fallait donc résoudre ce point.
“La meilleure proposition qu’il avança s’inscrivait dans le cadre de sa perspective newtonienne, si chère à sa conception de la science. Si l’attraction entre les objets physiques était d’origine gravitationnelle, le même type de force devait attirer les unes vers les autres les parties correctes du futur fœtus. Les parties correspondant aux yeux auraient une affinité naturelle pour les parties correspondant au nez ; celles du nez seraient attirées par celles des dents et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un animal tout entier se constitue”
Cela nous semble à côté de la plaque, mais Gould est beaucoup plus compréhensif :
“Nous dirions aujourd’hui que l’intuition de Maupertuis était fondamentalement correcte : la complexité ne peut surgir d’un potentiel informe ; il y avait donc « quelque chose » dans l’œuf et dans le sperme. Mais notre conception actuelle de ce quelque chose est toute différente. Là où Maupertuis ne pouvait voir au-delà de parties réelles, nous avons découvert des instructions programmées. Les ovules et les spermatozoïdes ne contiennent pas les parties effectives de l’embryon, ils sont pourvus d’instructions codées inscrites dans leur ADN qui régissent la construction correcte de l’individu”
4/ Faute d’une métaphore appropriée
Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? Car Gould en tire une conclusion plus générale et passionnante :
Mais comment Maupertuis serait-il parvenu à cette élégante solution alors que son siècle n’avait pas encore découvert, sur les plans conceptuel et technique, de processus comparable qui lui aurait permis d’imaginer comment passer des éléments réels aux règles de programmation de leur construction ? Les instructions codées ne faisaient pas partie de l’arsenal intellectuel des penseurs du XVIIIe siècle. Les boîtes à musique indiquaient certes la direction à suivre, mais la première invention révolutionnaire à faire appel à des instructions programmées ne fit son apparition qu’au début des années 1800 : c’était le métier à tisser de Jacquard. Ce dispositif de tissage automatique qui fonctionnait grâce à des instructions perforées sur des cartes fut la source d’inspiration directe d’Hollerith qui conçut plus tard une machine destinée au recensement et fonctionnant à l’aide de cartes perforées (l’ancêtre des célèbres cartes IBM – ne pas plier, tordre ou déchirer). Comment Maupertuis pouvait-il imaginer la solution correcte de son problème – des instructions codées –, en ce siècle où ni le piano mécanique ni les programmes d’ordinateur n’avaient été inventés ?
Dans notre grande naïveté, nous pensons souvent que le manque de données constitue le principal obstacle au progrès – découvrez les faits qui complètent votre série de données, et les difficultés s’aplaniront. Mais les barrières sont souvent plus profondes et plus abstraites. Nous n’avons pas seulement besoin de données brutes, il nous faut également disposer d’une formulation adéquate. Ceux qui révolutionnent la pensée humaine ne sont pas avant tout ceux qui collectionnent le plus d’information, mais ceux qui conçoivent la trame de nouvelles structures intellectuelles. En définitive, Maupertuis doit son échec au fait que son époque n’avait pas encore développé ce concept caractéristique de notre temps : les instructions codées, sous-jacentes à la complexité matérielle.
Je trouve ça fascinant, l’idée que c’est une métaphore qui peut être la clé de la compréhension du fonctionnement d’un des mécanismes les plus fondamentaux de la vie. Je crois, pour aller plus loin, que c’est un sujet à notre main, nous qui ne sommes pas scientifiques, et que c’est même un des déterminants clés de la puissance d’agir.
5/ Collectionner les métaphores
On sait intuitivement qu’avoir les bonnes lunettes, le bon regard a un impact sur notre façon de faire face à une situation. On met des mots différents derrière cette idée : comparaison, métaphore, modèle mentaux, frame (je viens de commander ce livre), mais il s’agit au fond toujours de la même chose : on ne pense les choses que par rapport à d’autres choses et cela a un impact sur notre compréhension et notre capacité à agir.
C’est ce que dit Masha Gessen dans son article, Comparison is the way we know the world que je cite tout le temps :
“If there is something, then what’s it like?” - a plea for a reference, a comparison - and another: “Something always precedes that which follows.” When we compare, we are also comparing contexts and histories, and making predictions.
« S’il y a quelque chose, alors à quoi cela ressemble-t-il ? » — une demande de repère, de comparaison — et une autre : « Quelque chose précède toujours ce qui suit. » Lorsque nous comparons, nous comparons aussi des contextes et des histoires, et nous formulons des prédictions.
Nous le faisons probablement en partie par souci d’économie. C’est une forme de gain énergétique simple que de se dire : “ah oui, c’est comme…”. C’est d’ailleurs un des conseils du livre Made to Stick (une synthèse ici) pour exprimer une idée de façon ramassée : faire appel à un motif pré-existant, notamment pour donner à voir quelque chose qui n’existe pas encore. Ainsi, on aurait pu pitcher le film Alien avant qu’il ne soit sorti en le décrivant comme “Les Dents de la mer dans un vaisseau spatial”.
Le sujet est particulièrement prégnant sur la question de l’usage de l’Histoire au service de notre compréhension du présent. Adam Tooze, grand historien du présent, argumente dans cet article pour prendre en compte la nouveauté radicale de la période actuelle :
“My basic wager in interpreting modern history is to bias toward the thought that it might be unprecedented,” Tooze told me. “I’m interested in the way the present continuously breaks us. It challenges us. It does not, when you’re honest and serious about it, confirm what you know.”
« Mon pari de base, lorsque j’interprète l’histoire contemporaine, est de pencher du côté de l’idée qu’elle pourrait être sans précédent », m’a dit Tooze. « Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont le présent ne cesse de nous déstabiliser. Il nous met à l’épreuve. Et, lorsqu’on l’aborde avec honnêteté et sérieux, il ne vient pas confirmer ce que l’on sait. »
Mais dans les faits, en particulier lorsque l’on n’est pas un historien accompli, c’est compliqué. Notamment car nous avons besoin de résumer et de pouvoir anticiper. C’est pourquoi je trouve pertinent, par exemple, de se référer au fascisme du XXe siècle pour comprendre l’époque actuelle et avoir la bonne réaction.
Que faire de ça ?
Je crois qu’une des clés pour se connecter à ce qu’on peut, c’est d’abord d’avoir conscience des métaphores qui sont utilisées par d’autres ou qu’on porte sans le savoir (ex. : parler du “submersion migratoire”, c’est faire usage d’une métaphore qui charrie beaucoup de chose).
Ensuite, c’est essentiel, je crois, de multiplier les métaphores possibles, les points de comparaisons, les cadres à disposition. Nourrir notre “boîte à lunettes”, en activant notre curiosité, en allant chercher des histoires, des modèles dans des disciplines autres. Muscler sa curiosité !
Enfin, il faut tenter des rapprochements, utiliser ces métaphores. Certaines vont être très fécondes sur certains sujets, à certains moments et parfois… trouver leurs limites ! Ce qui compte, comme toujours avec les idées, c’est ce qu’elles nous permettent de faire ! De façon très simple, je me rappelle avoir accompagné des gens qui réfléchissaient à s’associer en leur proposant la métaphore des fiançailles : une période de “test” avant le “vrai” mariage. Idée simple, qui leur a permis de visualiser leur situation et de faire des choix !
Pour de l’inspiration sur d’autres usages plus élaborés des métaphores, vous pouvez par exemple jeter un œil à ce substack qui fait explicitement l’effort de créer des liens étonnants et nourrissants : Les Eclectiques.


