Fascisme et inquiétude
Pistes en faveur d'un développement personnel pour temps troublé
Hello c’est Antoine de Puissance d’Agir.
Aujourd’hui, on va de nouveau parler de fascisme.
Alors que le monde est en train de devenir encore un peu plus absurde (si vous êtes anglophone, je ne peux que vous conseiller la lecture de ce savoureux article sur la guerre en Iran), je ressens, comme beaucoup, une forme de stupéfaction, de désensibilisation.
Après avoir doom-scrollé sur le grand remplacement par l’IA, je suis donc les errements de Trump et cela ne fait que me conforter sur un point : l’extrême droite fascisante est sorti des poubelles de l’Histoire pour revenir mettre le bazar sur une planète qui n’en avait pas besoin.
Alors, cette semaine, commençons à voir comment on peut, individuellement, appréhender cela.

Fascisme et inquiétude en 2 min
Nous avons grandi dans une illusion de stabilité : n’ayant pas connu de crise politique majeure, nous sommes mal préparés à reconnaître et affronter les basculements en cours.
Il faut donc cultiver une forme d’inquiétude active qui nous pousse à rompre avec l’indifférence et nous pousse à agir.
Le danger est progressif et difficile à voir : les dérives politiques commencent souvent par des signaux faibles, acceptables, qui ne prennent sens qu’a posteriori.
La responsabilité est individuelle et concrète : nos actes, même modestes, participent à définir ce qui devient normal ou acceptable dans l’espace public.
Résister implique d’accepter l’inconfort et de voir clair : tenir aux faits, refuser les récits séduisants mais faux.
Il est temps de penser le développement de soi dans le contexte politique troublé que nous vivons et de développer de nouvelles manières de faire !
Et sinon
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Fascisme et inquiétude en 8 minutes
1/ De la Tyrannie, un petit livre pour nous guider
En 2017, alors que Trump venait d’être élu pour la première fois président des Etats-Unis, Timothy Snyder, un historien américain spécialiste de l’Europe du XXe siècle, publiait un petit livre à destination de ses compatriotes : De la Tyrannie (lu en août 2025). Une forme simple, des chapitres courts, le projet de Snyder était clair : rendre accessible à toutes et tous les enseignements de l’Histoire pour faire face à ce qui arrivait.
J’ai lu ce livre alors que Trump lançait son deuxième mandat avec un projet bien mieux ficelé de destruction de la démocratie et que l’extrême droite semble progresser partout. Bref, dans un monde bien plus inquiétant que celui de 2017.
Je l’ai trouvé intéressant en ce qu’il incarne, de ma fenêtre, une évolution de nos préoccupations. Avoir grandi dans les années de la “fin de l’histoire” et des “dividendes de la paix”, puis avoir démarré ma vie professionnelle avec les réseaux sociaux m’a probablement amené à développer une forme de sensibilité au développement de soi. Or, l’actualité tend à nous montrer qu’il est peut-être temps de passer du développement personnel au développement politique, ou résistant (est-ce la même chose ?). On passe alors des conseils pour devenir riche ou se faire plus d’amis à une cartographie de comment se repérer et agir lorsque l’histoire est sur le point de basculer et que la tyrannie fait son retour.
Après avoir tenté de clarifier ce qu’était le fascisme avec Robert Paxton dans une lettre précédente, je vais donc suivre aujourd’hui Snyder sur comment appréhender moralement et personnellement ce risque en partageant quelques idées glanées dans son livre, avant, dans une prochaine lettre, de voir ce que nous pouvons faire concrètement.
Je propose quatre points qui forment une éthique pratique face au risque politique : vivre avec l’inquiétude ; “se sentir responsable du monde” ; accepter l’inconfort ; et voir clair.
2/ Vivre avec l’inquiétude
J’ai grandi dans les années 90 : Lionel Jospin (RIP), la France black-blanc-beur, les 35 heures, la croissance… Je ne saurais jamais si l’impression rétrospective d’insouciance vient de l’époque ou de l’âge que j’avais. J’ai le souvenir de mon père me rassurant, dès qu’une nouvelle du monde me paraissait inquiétante : tout va bien, au fond les choses s’arrangent. Il parlait, comme nous le faisons tous, de son cas personnel. Il est en effet une belle incarnation de la génération des babyboomers qui ont vu le monde et leur situation matérielle s’améliorer tout au long de leur vie.
Ma situation de bourgeois, blanc, diplômé m’a fait coller (et continue à le faire) à ce narratif : les choses s’arrangent.
Il est temps de changer de logiciel. On le sait, le cerveau humain est fait pour intégrer très fortement les leçons de l’expérience. On rigole de l’image des grands-parents qui ont connu la guerre et, des années après, continuent à faire attention à l’épaisseur des épluchures de patate. Mais, pris dans un autre sens, il s’agit aussi de notre drame : à n’avoir vécu aucune crise politique, à ne pas avoir expérimenté les vacillements de l’histoire et leurs conséquences sur nos vies, nous sommes, face au moment présent, bien démunis.
D’autres savent ça mieux que moi. J’ai entendu récemment Chantal Birman, sage femme et militante féministe paraphraser Beauvoir et dire qu’en ce qui concerne le droit à l’IVG, les femmes ne devaient jamais, non jamais, relâcher leur vigilance. Elle est âgée et se rappelle bien ce que c’était que l’absence de cette liberté pour les femmes : les morts lors d’avortements clandestins et les enfants non voulus. Sa posture est une incarnation de la citation apocryphe de Jefferson citée par Snyder : la « vigilance éternelle est le prix de la liberté ».
Face à cela, que faire ? Peut-être qu’il faut muscler son inquiétude. Non pas celle qui mène à la peur et donc à l’inaction, mais celle qui rend intranquille, qui fait se bouger. En suivant Deleuze, “devenir minoritaire”, s’inquiéter de ce que vivent les minorités, qui sont toujours les premiers touchées et comprendre que c’est ce qui nous attend.
Car le principal danger, face aux basculements politiques, c’est l’indifférence, voire une compromission de faible intensité.
2/ “Se sentir responsable du monde”
Oui, il faut faire quelque chose. Mais une petite voix, dans mon esprit, se demande : est-ce qu’on ne s’emballe pas un peu trop tôt ? Est-ce si grave ?
La question qui se pose en permanence est celle du timing : à quel moment faut-il agir, se révolter ? Même si les évènements politiques sont violents et nous stupéfient, nous avons tendance à considérer que tant que nous ne sommes pas touchés dans notre chair, il n’est pas temps de paniquer ou de prendre le maquis.
C’est ce qu’évoque Masha Gessen, une journaliste américano-russe, dans son discours incroyable lors de la remise controversée du prix Hannah Arendt en 2023. Fortement critiquée pour avoir comparé la bande de Gaza avec les ghettos juifs (avant le 7 octobre), elle rappelle cette évidence : regarder l’Histoire, c’est souvent être trompé par l’illusion rétrospective, celle qui nous fait croire que les acteurs disposent des conclusions, des aboutissements des dynamiques en cours. Pour le dire simplement, les situations sont dynamiques et un nazi en 1933, c’est pas sympa, mais c’est pas du tout un nazi en 1945 (ou même l’image d’un nazi 30 ans plus tard).
We fail to think of historical events as developing over time. This has been an obsession for my entire writing life. I’ve always wanted to know about the life that happens between dates in a history book.
The Holocaust was singular in part because of how many people were killed over a short period of time. But even the Holocaust took years. People lived, had hopes, tried to make sense of what was happening, and resisted.
When we compare, we are also comparing contexts and histories, and making predictions.
And this is why we compare. To prevent what we know can happen from happening. To make “Never Again” a political project rather than a magic spell. And if we compare compellingly and bravely, then, in the best case scenario, the comparison is proven wrong.
(en français, traduit par ChatGPT :)
Nous ne parvenons pas à penser les événements historiques comme des processus qui se déploient dans le temps. Cela a été une obsession tout au long de ma vie d’écriture. J’ai toujours voulu comprendre ce qui se passe entre les dates d’un manuel d’histoire.
La Shoah a été singulière, en partie en raison du nombre de personnes tuées sur une courte période. Mais même la Shoah s’est étendue sur plusieurs années. Les gens ont vécu, ont eu des espoirs, ont tenté de comprendre ce qui se passait et ont résisté.
Lorsque nous comparons, nous comparons aussi des contextes et des histoires, et nous formulons des anticipations.
Et c’est pour cela que nous comparons : pour empêcher que ce que nous savons possible ne se produise. Pour faire de « Plus jamais ça » un projet politique plutôt qu’une formule incantatoire. Et si nous comparons avec force et courage, alors, dans le meilleur des cas, la comparaison se révèle infondée.
Si, donc, on ne sait pas ce qui va arriver et qu’on réalise que le pire démarre toujours par quelque chose qui peut apparaître sinon bénin, du moins acceptable, alors il faut, pour Snyder, se sentir “responsable du monde” et donc de ses pentes. Voir dans les signes naissants, parfois modestes, du fascisme au quotidien, des germes de la tyrannie à venir.
« Les symboles d’aujourd’hui permettent la réalité de demain. Repérez les swastikas et autres signes de haine. Ne détournez pas le regard, ne vous y habituez pas. Retirez-les vous-même et donnez ainsi l’exemple aux autres, qu’ils fassent de même »
Nous sommes des êtres mimétiques. Influençables. Nous considérons ce qui est possible ou faisable à travers ce que nous voyons en ligne ou autour de nous. Il faut, par ses actes concrets, lutter contre les tendances au fascisme. « La vie est politique : non que le monde se soucie de ce que vous ressentez, mais il réagit à ce que vous faites. »
Enfin, il faut y penser aujourd’hui, car il est des portes qu’on ne franchit que dans un sens et le champ des possibles peut vite se refermer :
« Quand des hommes en armes qui ont toujours prétendu être contre le système se mettent à porter l’uniforme et à défiler avec des flambeaux et les portraits d’un chef, la fin est proche. Quand les paramilitaires au service du chef se mêlent à la police officielle et à l’armée, c’est la fin. »
3/ Accepter l’inconfort
Les régimes tyranniques, on le sait, entretiennent un rapport assez compliqué avec la vérité. Ils placent la question de l’engagement ou de l’appartenance au-dessus des faits. On le voit avec Trump. Le fait qu’il raconte n’importe quoi, qu’il dise tout et son contraire n’est en rien un problème pour sa base. Snyder évoque un étudiant, en 1933, qui dit à son professeur qu’il faut « s’abandonner à ce sentiment de toujours avoir à l’esprit la grandeur du Führer plutôt que les inconvénients de l’heure ».
Le rapport au tyran est d’abord (pour sa base) de l’ordre du charme, de l’émotion. Or, « On se soumet à la tyrannie quand on renonce à la différence entre ce que l’on a envie d’entendre et la réalité des faits. ». Cela rejoint Weber : “la tâche primordiale d’un professeur capable est d’apprendre à ses élèves à reconnaître qu’il y a des faits inconfortables, j’entends par là des faits qui sont désagréables à l’opinion personnelle d’un individu”. Il ne s’agit pas de dire que dès qu’un leader politique vous raconte de belles histoires, c’est un tyran en puissance, mais d’abord qu**’il n’y a pas de tyrannie moderne qui ne soit dans cette logique de post-vérité, et ensuite que la négation totale d’un rapport critique au réel est ce qui fonde la possibilité d’abandonner son libre arbitre** : « la post-vérité n’est autre que le pré-fascisme »
Il faut donc, je crois, défendre une forme d’inconfort. Accepter que la politique est nécessairement une source d’insatisfaction. Que la démocratie actuelle n’est pas parfaite et que rien ne le sera jamais, c’est une nécessité pour garder fermée la porte vers le pire. Raymond Aron : “Ne l’oublions pas : la démocratie est le seul régime, au fond, qui avoue, que dis-je, qui proclame que l’histoire des États est et doit être écrite non en vers mais en prose.”
Alors que faire concrètement lorsque l’air du temps penche vers la fascination pour le pire ? Se démarquer et accepter l’inconfort qui va avec :
« Il faut bien que quelqu’un le fasse. Il est aisé de suivre le mouvement. Il peut sembler étrange de faire ou de dire autre chose. Sans cette gêne, cependant, point de liberté. Souvenez-vous de Rosa Parks. Dès l’instant où vous donnez l’exemple, le charme du statu quo est rompu, et d’autres suivront. »
4/ Voir clair
J’ai tendance, ces derniers mois, à sentir que des choses vacillent à l’intérieur de moi. Est-ce que Trump n’obtient pas des résultats ? A force d’entendre les fascistes répéter leurs rengaines, on finit par se demander si ils n’ont pas, quelque part, un truc pertinent à dire. Ou, à tout le moins, on les laisse poser les termes du débat. On ne peut qu’admettre qu’à défaut de marquer des points, Trump change les règles du jeu et met tout le monde en difficulté.
On le voit partout, les questions identitaires ou d’immigration sont au centre du jeu. Le problème, je trouve, c’est la difficulté à juste rejeter le sujet. De dire que ce n’est pas important. C’est difficile de nier un air du temps (même si j’essaye !). Au fond, il faut l’admettre, la question de l’appartenance est clé. Si il faut accepter de se confronter aux faits, il importe aussi d’avoir une posture réaliste : les gens sont attachés à leurs identités et les politiques d’extrême droite sont très habiles pour surfer sur les questions culturelles, les peurs associées, les sujets d’appartenance.
Alors, comment savoir se repérer simplement. Une première piste, que j’ai développé dans ma précédente lettre sur le fascisme, c’est de se méfier des promesses trop “belles” et des démarches attrape-tout.
Snyder propose de plus un autre test : la distinction assez simple et fonctionnelle entre un nationaliste et un patriote. Un nationaliste nous encourage à donner le pire de nous-même, puis nous assure que nous sommes les meilleurs. Il se désintéresse de ce qui arrive dans le monde réel. La seule vérité est le ressentiment que nous éprouvons en considérant les autres. Un patriote, en revanche, désire que la nation soit à la hauteur de ses idéaux. Autrement dit, il nous demande de donner le meilleur de nous, de faire des efforts, au service d’un bien commun !
5/ Conclusion provisoire
On peut conclure provisoirement ce petit traité de développement personnel pour temps politique troublé sur un drôle de message : si c’est important de se sentir bien dans sa vie, d’avoir un sentiment de confort, de sécurité, des relations positives, en revanche, en ce qui concerne la sphère politique, il n’est pas inutile de cultiver une forme d’inquiétude, de voir clair et donc d’accepter l’inconfort et de porter individuellement cette petite portion de la charge de ce qui fait que le monde tient.
La puissance d’agir, ce n’est donc pas le confort. c’est parfois accepter de faire de la place en soi pour des idées plus grandes, des potentiels catastrophiques et ne pas se laisser abattre, trouver de la ressource. Pour cela, on peut écouter Patrick Boucheron dans Le Temps qu’il reste (lu en 2026) :
“Une dernière chose peut-être, s’il vous reste encore un peu de temps. Tout cela ne peut se faire sans joie. Une joie féroce, faite de patience et d’emportements, de douceur et de ferveur - une joie spinoziste en somme. Elle ne protège de rien sans doute, elle expose même le plus souvent à la raillerie et à la violence, amis lorsqu’elle circule de corps en corps, c’est comme irrécusable. On dirait que nous sommes invincibles, disent les enfants, entendez que c’est pour de faux, mais qu’il n’y a rien de plus sérieux ni de plus durable.”
Nous verrons dans une prochaine lettre comment Snyder nous propose de traduire cette inquiétude en action !

