La pente fasciste
Voir la pente, arrêter la chute.
Hello, c’est Antoine, de Puissance d’agir.
Aujourd’hui, on va parler de fascisme (chouette !), mais avant ça, on va parler… de billes.
Ces temps-ci, mes enfants ont une passion : les circuits de billes. Ils ont reçu à Noël un kit qui leur permet de bâtir une structure à étages, avec des tubes, des roues, des gouttières. C’est très satisfaisant à construire, mais encore plus à utiliser. Voir les billes dévaler les pentes, tournoyer dans des entonnoirs, repartir grâce à un choc magnétique… C’est fascinant. Ils ont depuis découvert l’existence de nombreuses vidéos de circuits, tous plus impressionnants les uns que les autres, et ils exercent un lobbying intense pour en regarder le maximum sur mon téléphone.
Je résiste, bien sûr (avec quelques exceptions !), mais je dois avouer que j’éprouve une certaine forme de réconfort à suive cet ordre dynamique, plein de suspens. Une fois les billes lâchées, seule la gravité, les chocs, les lois de la matière déterminent celle qui gagnera à la fin. Il y a une sensation agréable à se dire que tout est joué…
Ce plaisir concernant les circuits de billes cohabite avec une inquiétude pour un autre type de pentes, celles que nous suivons politiquement, et j’éprouve cette même sensation d’être un observateur de lois mécaniques qui nous emmènent vers le pire.
Mais autant je suis assez détaché des billes, autant je souhaite vraiment qu’on puisse enrayer notre descente moribonde vers la politique du pire…
La pente fasciste en 2 min
Dans la confusion actuelle, il est intéressant de s’intéresser à ce qu’est le fascisme et à la dynamique historique qui l’a vu arriver au pouvoir en Italie et en Allemagne.
Il émerge dans des contextes précis : peur de la Révolution, mutations démocratiques, climat émotionnel de crise et d’obsession pour le déclin et l’ennemi intérieur.
Il accède au pouvoir lorsque, face à une situation de blocage et pour éviter de partager le pouvoir avec les socialistes, les conservateurs choisissent de pactiser.
Comprendre cette mécanique permet d’évaluer lucidement notre moment politique et de clarifier la pente. Le risque, ce n’est pas les alternatives démocratiques, mais lorsque les élites s’allient aux fascistes !
Cela doit nous donner des clés pour développer notre puissance d’agir et empêcher le pire d’arriver !
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La pente fasciste en 8 minutes
1/ Un moment de confusion
J’ai pour religion de choisir l’actualité que je consomme. J’aime les prises de hauteur, les nouvelles lointaines, bref, tout ce qui donne du souffle, de l’air, qui permet de mieux voir, mais qui donne aussi cette sensation étrange - fallacieuse ? - de sécurité : c’est bien triste, mais c’est bien loin.
Comme souvent dans les affaires de dogme, le Credo rencontre le réel et je me retrouve régulièrement à cliquer sur un post ou une vidéo et à me faire rattraper par les malheurs du monde. Les actions de Trump, la météo de plus en plus étrange, le marasme politique... Je tente d’être attentif à mon ratio signal / anxiété et lorsqu’il diminue trop fortement, je coupe et je retourne lire de l’Histoire. Plus de signal. Moins d’anxiété.
Ces derniers temps, ce sont, bien sûr, les glissements incroyables autour de l’extrême droite et du fascisme qui font bondir mon niveau d’anxiété. On vit une vertigineuse séquence d’inversion du réel: les antifascistes deviennent les fascistes ; le cordon sanitaire qui a éloigné du pouvoir les partis héritiers des nazis devrait être noué autour d’un parti de gauche ; le RN est présenté comme un parti respectable ; tout le monde suit, gentiment, cette réécriture complète des faits sur la violence d’extrême droite.
Face à cette impression qu’on est en train d’inverser les pentes en présentant les alternatives politiques de gauche comme un risque pour la société, c’est le moment de prendre du recul et de s’intéresser réellement au fascisme. Il est essentiel de comprendre la progression des “idées” d’extrême droite dans le contexte qui est le nôtre. Mais je crois qu’il est intéressant (et personnellement j’en éprouve le besoin) de faire un tour dans les années 30, à l’époque de la “montée des périls”, pour tenter, au moment où les représentations du réel semblent tanguer, de se servir de l’Histoire comme d’un niveau à bulle pour bien voir ce qui penche et vers quoi.
Je vous propose donc une petite exploration des années 20 et 30. Les idées sont des cartes, cela devrait pouvoir nous aider à voir plus clair et à nous orienter dans la période ! Le meilleur guide que j’ai trouvé sur le sujet, celui que nous allons suivre, c’est Robert Paxton.
2/ Le fascisme comme dynamique
Robert Paxton est un grand historien américain, connu notamment pour avoir, dans les années 70, révélé aux Français l’étendue de la collaboration du régime de Vichy. Dans son livre publié en 2004, Le Fascisme en action (lu en février 2025), il propose une synthèse passionnante, et qui me semble essentielle aujourd’hui, de ce qu’a été le fascisme.
Pour être précis, son livre commence justement par refuser de définir le fascisme, avec la crainte de l’essentialiser ou de le réduire à ses manifestations les plus superficielles. Sa proposition : “Envisageons-le au contraire dans ses actes, de ses débuts jusqu’au cataclysme final, et dans le réseau complexe d’interactions qu’il tisse avec la société.”
Paxton offre donc une description de la dynamique qu’a été le phénomène fasciste, dans les pays européens et en particulier en Allemagne et en Italie, au XXe siècle. Nés comme des mouvements antibourgeois, quasi-romantiques, attirant des personnalités diverses, les partis fascistes ont pris racine en s’alliant avec les élites contre les mouvements de gauche (les chemises noires italiennes jouant les services d’ordre pour les propriétaires terriens de la vallée du Pô contre les acteurs socialistes au début des années 20, par exemple). Ensuite, grâce à une stratégie électorale “attrape tout” et à une énorme capacité de bluff, ils vont réussir, en Italie et en Allemagne, à accéder au pouvoir.
Cette approche “dynamique” est particulièrement pertinente pour décrire ce qu’a été le fascisme, car, contrairement aux autres “ismes”, qui constituaient l’offre politique de l’époque (conservatisme, libéralisme, socialisme) et qui sont le fruit de discussions raisonnées de personnes instruites dans des salons, les mouvements fascistes qui ont “réussi” ont su être très “fluides” idéologiquement (pour le dire clairement, ils ont renié les engagements et chassé les membres qui en faisaient des acteurs menaçants pour l’ordre établi). Le fascisme est donc davantage le produit d’une ambiance générale que d’une filiation intellectuelle.
Je propose de retenir deux points de ce livre très riche qui peuvent nous être utiles pour nous repérer et agir : les conditions qui ont favorisé l’émergence de ces mouvements et leur arrivée au pouvoir.
3/ Les conditions du fascisme
Paxton décrit la naissance des mouvement fascistes dans cette période entre les deux guerres mondiales. C’est un phénomène qui va toucher tous les pays ayant un système démocratique (avec des succès très variables) en agrégant des thématiques (l’eugénisme, le racisme “scientifique”) et des modalités d’action (les milices) qui étaient disponibles à cette période. Trois conditions, en particulier, contribuent à son émergence.
Le premier point clé qui a contribué à l’accession au pouvoir des fascistes, c’est la peur de la Révolution qui existait dans cette période. C’est cette peur, on va le voir, qui a permis aux fascistes de se présenter comme une option pertinente pour les élites au pouvoir. “Il est essentiel de se rappeler à quel point paraissait réelle dans l’Italie de 1921 puis dans l’Allemagne de 1932, la possibilité d’une révolution communiste.”
Deuxième point essentiel, le développement de la démocratie de masse. L’ordre ancien et le respect “automatique” pour les notables s’érodent dans cette période de forte urbanisation et de remises en cause suite à la Grande Guerre. Face à ces transformations sociologiques, les élites conservatrices sont dépourvues. Ce que vont proposer les fascistes et qui représente une innovation majeure, c’est de tenter de manipuler l’électorat plutôt que de l’éloigner du vote. Ce sont les premiers à réussir à capitaliser sur la colère populaire sans proposer un projet de gauche, avec une grande efficacité électorale.
“ Alors que les autres partis s’identifiaient clairement à un intérêt, à une classe ou à une approche politique, les nazis s’arrangeaient pour promettre quelque chose à tout le monde.”
“Mussolini comme Hitler avaient le don de flairer l’espace disponible ; ils n’ont pas hésité à modifier leur mouvement pour qu’il l’occupât.”
“Le vote nazi, qui passa du neuvième rang en 1929 pour arriver au premier en 1932, montre avec quelle efficacité Hitler et ses stratèges surent profiter du discrédit des partis traditionnels pour inventer de nouvelles techniques électorales et diriger leur propagande vers des groupes précis d’électeurs”.
“La façon dont les fascistes sont parvenus à garder une partie de leur rhétorique antibourgeoise et à continuer à jouir plus ou moins d’une aura “révolutionnaire”, alors qu’ils scellaient des alliances politiques opportunistes avec des éléments de l’establishment, demeure l’un des mystères les plus difficiles à expliquer de leur réussite.”
Enfin, troisième point, le fascisme a réussi, non pas en déployant un programme idéologique structuré, mais en incarnant et en nourrissant une ambiance générale, un air du temps, qui s’appuyaient sur des passions mobilisatrices, la “lave émotionnelle” qui lui a permis de se développer :
“Le sentiment d’une crise majeure contre laquelle les solutions classiques ne peuvent rien ;
La primauté du groupe, envers lequel chacun a des devoirs supérieurs à tout droit, qu’il soit individuel ou universel, et la subordination de l’individu au groupe ;
La croyance que son groupe d’appartenance est une victime, sentiment qui justifie n’importe quelle action contre les ennemis intérieurs comme extérieurs, sans limites légales ou morales ;
La crainte du déclin du groupe sous les effets corrosifs du libéralisme individualiste, des conflits de classes et des influences étrangères ;
Le besoin d’une intégration plus étroite dans une communauté plus pure, par consentement si possible, ou par la violence éliminatoire, si nécessaire ;
L’exercice de l’autorité par des dirigeants naturels (toujours de sexe masculin), culminant dans un chef national, seul capable d’incarner la destinée du groupe ;
La supériorité des instincts du chef en question sur la raison abstraite et universelle ;
La beauté de la violence et l’efficacité de la volonté, quand elles sont consacrées au succès du groupe ;
Le droit du peuple élu de dominer les autres sans aucune réserve de la part de la loi humaine ou divine, droit décidé sur le seul critère des prouesses du groupe dans un combat darwinien.”
Ces trois conditions – une peur des élites face à une menace perçue comme existentielle (la Révolution) ; une évolution de la façon de faire de la politique et une capacité à toucher les masses ; et la capitalisation sur des affects de ressentiment – fournissent une première grille de lecture pour se repérer et questionner les pentes d’aujourd’hui. Nous y reviendrons.
4/ L’accession au pouvoir
Un point structurant de l’approche de Paxton consiste à montrer le caractère “résistible” de l’ascension des partis fascistes. S’il y a eu des mouvements fascistes dans toutes les démocraties, seules l’Allemagne et l’Italie ont connu des gouvernements fascistes. Mais même ces tristes aventures auraient pu être évitées.
L’arrivée au pouvoir des partis fascistes a lieu dans des situation de blocage institutionnel. C’est le cas en Italie au début des années 20. C’est aussi le cas en Allemagne au début des années 1930, avec une situation économique et sociale catastrophique suite à la crise de 29 et avec des gouvernements qui ne parviennent pas à avoir de majorité et avancent par décret.
Ce que montre Paxton, c’est que si les fascistes arrivent au pouvoir, c’est toujours grâce à l’appui des élites conservatrices :
“Ce ne fut donc pas la force du Fascisme qui décida de la question, mais le fait que les conservateurs ne voulurent pas utiliser la force contre lui. La marche sur Rome fut un gigantesque coup de bluff réussi, au point qu’elle est restée “la prise du pouvoir par Mussolini” dans l’imaginaire d’une grande partie de l’opinion publique”.
“Mussolini et Hitler furent tous les deux invités à occuper le poste de chef de gouvernement par des chefs d’État dans l’exercice légitime de leurs fonctions, en suivant les avis de leurs conseillers civils et militaires.”
Car ces élites pensent pouvoir utiliser les capacités des fascistes pour éviter toute collaboration avec les partis de gauche :
“Les dirigeants conservateurs nationaux des deux pays avaient conclu que ce que les fascistes avaient à offrir valait largement l’inconvénient de laisser ces voyous arracher un espace public à la gauche par la violence. Et la presse nationaliste comme les dirigeants conservateurs d’Allemagne et d’Italie jugèrent de manière systématiquement différentes les violences, selon qu’elles étaient le fait de la gauche ou des fascistes.”
“En somme les fascistes offraient une nouvelle recette pour gouverner avec le soutien populaire, mais sans avoir à partager le pouvoir avec la gauche et sans que fussent menacés ni les privilèges sociaux et économiques des conservateurs, ni leur domination. Quant aux conservateurs, ils étaient convaincus de détenir les clés du pouvoir.”
5/ Voir les pentes dans le bon sens
Les idées sont des cartes, elles permettent de se déplacer dans le réel, de s’orienter, de se repérer. Mais quand le réel est mouvant, comme cela semble être le cas, il faut peut-être parler de dynamique, de schéma, être attentif aux mouvements, aux enchaînements.
En l’occurrence, la dynamique fasciste montre comment les effets cumulés d’une proposition politique innovante, dans un cadre de crainte majeure d’une Révolution, combiné à un terreau émotionnel montant en épingle la notion d’ennemi intérieur et de déclin peuvent décider les élites conservatrices à pactiser avec des groupes de voyous semant la terreur dans les rues lorsque le système politique se grippe.
Pour remettre les pentes dans le bon sens, si on peut critiquer LFI, s’horrifier de la mort d’un jeune homme, trouver que les idées de gauche ne sont pas pertinentes, une écoute des spécialistes du sujet montre bien que le fascisme est une menace en soi et qu’il est particulièrement dangereux lorsqu’il est repris par les élites conservatrices :
“les signes avant-coureurs bien connus – propagande nationaliste exacerbée et crimes haineux – sont importants, mais insuffisants. Avec ce que nous savons aujourd’hui sur le cycle fasciste, nous sommes en mesure de découvrir des signes avant-coureurs beaucoup plus menaçants dans des situations de paralysie politique lors d’une crise dans l’attitude de conservateurs à la recherche d’alliés plus énergiques et prêts à renoncer aux procédures légales et au respect de la loi afin d’obtenir un support de masse via la démagogie nationaliste et raciste. Les fascistes sont proches du pouvoir lorsque les conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes, font appel aux “passions mobilisatrices” et essaient de coopter la clientèle fasciste.”
6/ Intelligence actuarielle et puissance d’agir
Maintenant qu’on voit clairement la pente, il est temps d’enclencher notre intelligence actuarielle, un concept issu de l’anthropologie et qui désigne une capacité collective à anticiper le pire et à tout faire pour l’empêcher le plus tôt possible. Il me semble d’ailleurs que ce n’est pas un hasard si la percée des idées d’extrême droite et le succès de Trump s’inscrivent dans un moment où disparaissent les dernières personnes ayant vécu la Seconde Guerre mondiale.
Pour boucler avec les conditions qui permettent l’émergence du fascisme, on peut commencer par se demander quelle est la peur qui effraie tant les conservateurs aujourd’hui. J’ai personnellement du mal à comprendre le niveau de panique face au “wokisme”, quand on pense qu’à l’époque, on faisait face à l’hypothèse d’une Révolution communiste. On peut avoir du mal avec l’écriture inclusive, mais ça n’est pas tout à fait la socialisation des usines…
On peut aussi être attentif aux nouvelles techniques politiques, qui permettent d’aller beaucoup plus loin dans la stratégie “attrape tout” des Nazis, en promettant tout et son contraire à chacune et chacun. Giuliano da Empoli décrit par exemple dans Les Ingénieurs du Chaos (lu en février 2025) comment la maîtrise des données et des algorithmes a permis l’émergence du Mouvement 5 étoiles en Italie ou le succès du Brexit.
Je crois qu’il faut aussi tenter de comprendre l’air du temps et la “lave émotionnelle” de l’époque. Crainte du déclassement, perte des privilèges, menace existentielle liée aux crises climatiques… On a beaucoup débattu sur le “backlash” actuel et ses causes : propositions trop radicales des progressistes ou reprise en main opportuniste par l’ordre conservateur ? Je crois, au fond, qu’il manque clairement une proposition politique ambitieuse qui sache prendre en compte les enjeux et rallier au-delà des appartenances politiques.
Un dernier point clé, c’est l’importance de la santé du système politique et sa capacité à fonctionner : “Tout cela laisse à penser que les intrus fascistes ont toujours beaucoup de mal à s’imposer dans un système politique quand celui-ci fonctionne encore à peu près bien.”
Alors, que faire pour se reconnecter à notre puissance d’agir ? Déjà ne plus se laisser tromper par les discours politiques ambiants, qui vont chercher à inverser le réel et nous tromper sur les risques. Mais il existe d’autres pistes ! Je suivrai notamment Timothy Snyder dans une prochaine newsletter pour décrire ce qu’il est possible de faire quand le pire frappe à la porte !



Merci beaucoup Antoine, travail d’utilité publique !