Hello, c’est Antoine de Puissance d’agir !
C’est la reprise et, dans un mois de septembre déjà bien plein, je tente de me remettre à la newsletter avec toujours cette même intention : partager des idées qui permettent de se connecter à sa puissance d’agir. Aujourd’hui, je vous parle de ma nostalgie pour les technologies analogiques de notre enfance.
Cet été nous avons passé du temps chez mon frère aîné, qui vient d’acheter une grande maison à la campagne. Avec sa compagne, ils la meublent en écumant les brocantes du coin. Parmi leurs trouvailles, un lecteur DVD Panasonic ainsi que des lots de films pour enfants. Ces objets ont été le déclencheur de sensations oubliées, mais aussi d’une prise de conscience. Et si les technologies des années 90 et 2000 étaient la voie vers une vie meilleure ?

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La nostalgie comme projet
1. La nostalgie du DVD
Mettre un DVD, c’est retrouver des gestes oubliés : attraper soigneusement le disque, le déposer sur le plateau du lecteur en espérant qu’il soit bien à plat, voir défiler des bandes annonces, tenter de naviguer dans un menu à l’esthétique douteuse. Derrière ces rituels, c’est toute une époque qui m’est revenue à l’esprit : aller louer un DVD, se réjouir de son choix (fait parmi une vingtaine de titres seulement), attendre, puis chérir le moment. C’est aussi acheter un film, l’avoir chez soi, regarder sa tranche dans l’étagère, pouvoir le revoir.
Vous me voyez venir : derrière le DVD, c’est toute une expérience, mais aussi une esthétique qui me semblent avoir disparu. Le rapport à l’objet culturel comme quelque chose d’incarné, qui a de la valeur, qu’on peut toucher, prêter, examiner, échanger. C’est un monde de rareté (relative, on s’entend), de temps plus lent, de partage. Je viens de finir le quatrième tome de l’autobiographie de Karl Ove Knausgaard (c’est génial !), qui décrit la période de ses études à Bergen, au tout début des années 90. On le voit acheter des disques et inviter un ami pour les écouter, puis en discuter. Qui, aujourd’hui, passe du temps à écouter un disque ?
Tout cela parle de nostalgie, évidemment. Les années 90, c’est mon enfance. Mon premier disque (Où je vis, énorme), les bananes Lacoste, les étés pluvieux, l’équipe de France (nulle avant d’être géniale)… Je sais que ce qui est passé est passé et je ne fétichise pas les choses disparues. Non, je crois qu’il y a au fond quelque chose de vivant et d’intéressant à partir à la pêche aux bonnes idées dans ce qu’on a vécu. On ne nous rendra pas le climat et la stabilité (relative) des années 90, mais on peut investir dans un lecteur CD à moindres frais et faire revivre des choses qu’on croyait disparues. La nostalgie peut être un projet.
2. Pourquoi lutter contre les technologies modernes ?
Alors, pourquoi faut-il lutter contre Spotify, les smartphones, Netflix et essayer de ressusciter des technologies dépassées ?
J’ai acheté mon premier smartphone car j’avais été convaincu par un cas d’usage : la possibilité, grâce à une appli, de pouvoir suivre précisément ses dépenses. J’ai toujours été en difficulté sur ce sujet et je pensais que ça allait m’aider. Spoiler : il n’en a rien été. J’ai aussi beaucoup apprécié les GPS, moi qui avais régulièrement peur de me perdre. Et évidemment, je suis abonné à Spotify que j’écoute énormément, notamment les podcasts. Je suis conscient de tous les bénéfices de ces technologies dont je suis, comme tout le monde, un usager massif.
Et pourtant, je crois qu’il faut lutter.
3. Le contenant n’est pas que ce qui contient le contenu
Pour ce qui est de la musique et des films, je ne peux que partager un ressenti personnel : je n’ai plus d’attachement à ce que je consomme. J’écoute de la musique, énormément, mais ce sont des playlists. Je ne connais pas le nom des artistes, j’ai oublié ce que c’était d’écouter un album. Mon rapport à la musique est celui d’un service de flux. J’appuie sur “play” et je consomme des sons, adaptés à mes goûts. Quant aux films ou aux séries, j’avoue n’en regarder que très peu. Mais les rares fois où, en soirée, je me suis connecté à Netflix, j’ai passé 20 minutes à tenter de faire un choix pour finalement renoncer, accablé par la difficulté de choisir parmi autant de propositions.
La matérialité de l’objet culturel apportait quelque chose que l’on a perdu sans s’en rendre vraiment compte. Nassim Taleb parle de Dimension overtruncation pour définir la réduction d’un objet ou d’un phénomène à sa dimension observable en oubliant ses autres fonctions. Ainsi du livre imprimé : si on le considère uniquement comme un moyen de stocker de l’information, on peut aisément le remplacer par une liseuse, mais cela oblitère complètement ce que produit l’objet : le lien avec un moment, la possibilité d’annoter le volume, de le prêter, de le retrouver. Le contenant (livre, CD, DVD) est plus qu’une façon de porter et de délivrer le contenu de la façon la plus efficace. C’est ce qui va dicter l’expérience, l’esthétique et le rapport au monde.
4. Lutter contre le bundling
Vous vous rappelez cette image saisissante qui représentait un certain nombre d’objets, qui tous étaient remplacés par le smartphone ? Carte, montre, carnet d’adresse, réveil matin, téléphone fixe, baladeur, appareil photo, caméra… Toutes ces fonctions étaient désormais disponibles dans ce petit appareil.
En économie, on parle de “bundling” : le fait de “lier” des produits ou services pour vendre davantage au client. Les menus chez McDo, par exemple, ou le fait d’avoir par défaut la suite Windows sur votre ordi. Cela peut être intéressant (vous payez moins cher votre dessert), mais c’est toujours une façon de limiter votre liberté (aviez-vous envie d’un dessert, au départ ?). Ici, du fait de la performance de l’outil, on en vient effectivement à ce que toutes ces fonctions se retrouvent packagées et remplacent donc efficacement les objets qui les incarnaient auparavant séparément.
Le problème, évident, c’est qu’on ne peut plus accéder à une fonction sans être soumis à des appels au scroll et aux stimulations. Mettre de la musique devient l’occasion d’aller sur ses mails. Est-ce que vous aussi, vous vous retrouvez régulièrement au milieu d’une action, ne sachant plus ce que vous vouliez faire ? J’ai parlé ailleurs de l’importance des pauses et de l’ennui. Le fait d’avoir, sur le chemin de la musique, un petit lutin qui vous dit que des gens ont pensé à vous et liké votre photo est un vrai problème. Ce n’est plus de l’efficacité, mais une perte majeure de votre autonomie cognitive.
5. Remettre de la friction
La proposition, c’est donc d’unbundler, de retrouver des objets différents pour les différentes fonctions, à la fois pour réussir à se libérer des smartphones, mais aussi pour reconnecter avec tout ce qui a été perdu en chemin. Retrouver le plaisir d’acheter un disque, un livre, un DVD (oui, je sais, ça sonne très Télérama mon projet). Il me semble qu’il s’agit là d’un moyen assez simple, et pas forcément très coûteux, de reprendre la main sur son expérience de vie quotidienne.
Cette démarche comporte une dimension essentielle : chercher à remettre de la friction dans nos vies, là où la Tech nous promet un monde doux, enveloppant et infini. Limiter volontairement la facilité, l’immédiateté, la profusion. Tâcher de lutter contre la mise à disposition du monde. Garder ouvert des horizons d’attente, de questionnement, de doute. Ne pas toujours avoir la réponse, la démonstration (pouvoir passer le morceau de musique dont on parle au moment où on en parle). C’est un effort, ce n’est pas naturel, mais c’est ce qui fait le charme de la culture et la possibilité de moment positifs et ressourçant.
La friction, c’est aussi ce qui permet l’apprentissage et le développement du jugement. Face aux promesses de l’IA, revenir à l’utilisation d’une carte pour se repérer, écrire avec un stylo, tenter de se rappeler dans quel livre a été écrit telle phrase… c’est cultiver des compétences qui sont essentielles à notre vie et à notre capacité à agir sur le monde. De plus, cela exerce notre jugement, là où la technologie nous réduit à de simples exécutants (voir l’opposition décrite par Hartmut Rosa entre la situation et la constellation). Cela nous ancre dans le concret, le réel.
6. Les CDs, et la lutte pour un autre présent
Concrètement, j’ambitionne donc de revenir à un maximum de technologies analogiques. L’année dernière, on m’a offert une montre. Non connectée, évidemment. Un objet qui donne l’heure, qui est joli et qui me permet de ne pas toucher mon téléphone (simple, basique). Je continue à lire des livres papier. J’ai aussi le projet de ressortir ma vieille chaîne hi-fi du garage et de reconstituer doucement une petite collection de disques, pour pouvoir, quand mes enfants rentrent de l’école, choisir avec eux la musique que l’on veut mettre, sans toucher à mon téléphone.
Il me semble qu’il y a, derrière ce geste simple, la possibilité d’imaginer un autre rapport à la technologie et au progrès. Nous subissons, ces dernières années, des bouleversements technologiques majeurs, sur lesquels nous n’avons aucune prise et qui vont de pair avec un discours sur l’impossibilité d’imaginer des trajectoires collectives alternatives. De la 5G aux agents IA (en attendant la géo-ingénierie), de Margaret Thatcher (”There is no alternative”) à la victoire annoncée de l’extrême droite en France, le monde semble engagé dans une course folle vers l’abîme.
Dans ce contexte d’accélérationnisme catastrophique, la nostalgie peut donc nous aider. En nous révélant nos attachements, ce qui nous est cher, elle nous rappelle que d’autres façons d’être au monde ont été possibles. Face aux problèmes de l’époque, elle peut nous entraîner à la recherche de possibles alternatifs : la volonté et l’élan du Conseil National de la Résistance, la liberté intellectuelle des années 70, l’enthousiasme des premières contestations de la mondialisation. L’Histoire est un inventaire de ce dont les femmes et les hommes sont capables, c’est un réservoir de solutions, de tentatives, de réflexions et de technologies. Écouter un CD, c’est aussi démontrer que la tech n’a pas encore gagné et que nous avons une capacité à façonner notre temps pour se laisser toucher (pour l’honneur, comme un samouraï 🎵).



Je suis passée dans la team "lecteur DVD" depuis 1 an. Emmaus est plein de dvd à 1 euros, et vive les coffrets Télérama "films à voir et à revoir", et le cinéma ! Je lis des livres papier (souvent de la bibli), j'ai un appareil photo analogue. J'ai un réveil "normal" et une montre qui donne juste l'heure+chrono. Quand je voyage, je m'oriente avec des cartes, ça fait jeu de piste. Pour les potcast pas besoin de payer spotify, tu as les appli type Apple Podcast (et meme sans l'abonnement ne sont-ils pas gratuits sur spotify?)
J'ai aussi un smartphone, je bosse dans la tech et suis très calée en IA, mais ma "vie analogue", c'est mon cocon, là où je ralentis, c'est ma joie.
Je me suis posée la question il y a quelque temps, "est ce que c'était mieux avant ?" et j'ai décidé que non. C'est mieux maintenant, car on a le choix de filer à l'IA les trucs qui nous soulent pour dégager du temps pour les trucs qu'on aime bien (regarder des DVD). Ca demande par contre un petit peu plus d'intellectualisation et peut-être de discipline.
Très intéressante, cette réflexion sur une forme de nostalgie engagée ! Il est vrai que la friction oscille parfois entre effort douloureux et plaisir de reprendre les choses en main, dans tous les sens du terme, d'ailleurs. À la maison, j'ai milité, avec succès, pour le retour du CD, car j'en ai parfois assez d'être dans l'écoute passive de mes playlits Spotify. Bref, merci pour ce texte qui fait réfléchir 😊