L'ennui est mort. Vive l'ennui !
Libérons les interstices !
Hello, c’est Antoine, de Puissance d’Agir !
J’ai récemment posé un diagnostic sur moi-même : j’ai des vrais problèmes d’attention. Ou plutôt : je m’ennuie très vite.
Dès que le sujet ne m’attire pas et qu’il n’y a pas de connexion humaine, j’éprouve la plus grande difficulté à suivre, à me concentrer. Cette sensation remonte à l’enfance, au collège plus précisément, et aux cours d’Allemand. L’ennui. L’ennui cosmique. L’ennui cosmique infini dans lequel je me sens prisonnier à vie. Le temps qui refuse d’avancer, les aiguilles de ma flik flak qui font du sur-place. La sensation d’être empêtré dans une version ralentie du réel. Bref, l’horreur.
Aujourd’hui, heureusement, j’ai passé par pertes et profit mes 11 ans de présence en cours d’allemand et j’ai un peu plus d’agentivité dans l’organisation de mes journées. Mais, le réel étant taquin, les visio sont venues prendre cette place. En Teams, quand je suis une formation, dès que je ne suis pas censé répondre à une question, mon esprit commence à se faire la malle. Une sensation de malaise apparaît. La différence avec hier, c’est que j’ai accès à un ordinateur : je fais tourner des vidéos absurdes en fond, je tente de me reconcentrer, puis, 4, 3, 2, 1, je clique sur “nouvel onglet”.
Je sors de ces fuites immobiles avec cette sensation d’écœurement qu’on ressent en général après avoir mangé trop de fraises Tagada.
Je me sens coupable, mais je crois aussi qu’il en va de la responsabilité de celles et ceux qui proposent des formations, cours, visio… Nos vies sont courtes : essayons de faire en sorte que ces moments ne soient pas que des punitions (et il existe des solutions !).
En revanche, il existe d’autres moments d’ennui qui ne sont de la responsabilité de personne. Entre deux réunions. En attendant un bus.
Et malheureusement, nous avons trouvé une solution pour résoudre ce problème…

Où est passé l’ennui en 2 min
L’ennui a toujours été une expérience ordinaire lors des interstices de nos vies : attendre, marcher, patienter…
Les écrans des smartphone et le scroll infini ont rendu possible une situation inédite : ne jamais être confronté au vide.
Or, ces moments de vide activent un mode essentiel du cerveau, impliqué dans la réflexion, le sens, la créativité et l’empathie.
Il faut engager un difficile travail de reconquête face à l’invasion des écrans, en commençant par les petits interstices entre les temps pleins
Une vie avec des moments de vide, c’est la possibilité de retrouver de la disponibilité à soi et au monde… et de se connecter à sa puissance d’agir.
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Où est passé l’ennui en 6 min
1/ La mort de l’ennui, tué par les écrans
Vous vous rappelez ? C’est difficile à imaginer aujourd’hui. Attendre un bus, marcher entre deux rendez-vous, patienter dans une salle d’attente. Pour qui ne s’était pas organisé à l’avance en prévoyant un livre, un journal, ou un walkman, ces expériences anodines étaient l’occasion de faire face, sans distraction, au temps qui passe et à ce qui se produisait en nous. Les yeux dans le vide, l’esprit qui divague, les pensées qui défilent. C’est même une expérience anthropologique fondamentale, comme de rire avec des gens, de courir après quelque chose, de tenter de résoudre un problème… expérience qui a été supprimée il y a 20 ans du répertoire d’homo sapiens.
Cette sensation de vide peut en effet être assez désagréable. On a beaucoup cherché de solutions : parler à son voisin, avoir quelque chose à bouquiner (je me rappelle passer beaucoup de temps à lire le dos des paquets de céréales étant enfant), ou jouer avec quelque chose (fascinant de voir les hommes, en Grèce jouer avec leur komboloï). On parle même de “tuer le temps”.
Malheureusement, donc, nous avons trouvé une solution à cet inconfort d’avoir à affronter le vide des interstices de nos journées : le smartphone et le scroll infini des médias sociaux. Nous avons fait en sorte de pouvoir ne jamais affronter un temps de vide. Quand on y pense, c’est assez vertigineux. Et catastrophique.
On le sait, on commence à le prouver, l’usage des smartphones est clairement problématique. Toute une génération de jeunes américains semble avoir été l’objet de la pire expérience sociale qu’on puisse imaginer : « Le comportement des adolescents a changé et leur santé mentale s’est effondrée précisément au moment où ils ont troqué leurs téléphones à clapet contre des smartphones donnant un accès permanent aux réseaux sociaux. » (voir cet article pour une revue des études sur le sujet).
Mais mon propos ici n’est pas de mener une croisade globale contre les smartphone et les médias sociaux (le combat est trop vaste), plutôt de commencer par un petit objectif très concret : libérer nos interstices !
2/ Pourquoi il faut s’ennuyer
Alors, pourquoi faudrait-il s’ennuyer ? On ne parle pas ici des longues heures à souffrir en visio ou face à un prof barbant, mais de ces moments de vide qui sont les interstices normaux de nos vies. C’est parce que lorsqu’on ne le sollicite pas (pour lire, effectuer une tâche, parler, ou regarder une infinité de vidéos sur Tiktok), notre cerveau active le Réseau du mode par défaut, un mode de fonctionnement spécifique très important.
Ce mode, on l’a vu, n’est pas forcément agréable. Cela consiste à se retrouver face à soi-même et potentiellement, à “subir” les pensées qui arrivent : ce qu’on ne veut pas gérer, la rumination, nos peurs… C’est tellement désagréable, que des personnes placées dans une pièce pendant 15 minutes avec comme unique activité possible le fait de s’infliger une décharge électrique préfèrent le coup de jus… au vide (67 % des hommes dans cette expérience).
Le vide n’est pas forcément agréable, mais ça a d’énormes bénéfices ! Scott Barry Kaufman, un psychologue, résume ainsi les bienfaits du vagabondage mental :
conscience de soi, incubation créative, improvisation et évaluation, consolidation de la mémoire, planification autobiographique, pensée orientée vers des objectifs, projection dans l’avenir, rappel de souvenirs profondément personnels, réflexion sur le sens des événements et des expériences, simulation du point de vue d’autrui, évaluation des implications des réactions émotionnelles de soi et des autres, raisonnement moral, et compassion réflexive.
Concrètement, pour aller un pas plus loin, laisser son esprit vagabonder est essentiel pour… être soi. En lien avec le monde. C’est la façon dont notre esprit fait sa part, dans notre boulot pour exister, se raconter une histoire cohérente.
D’un point de vue personnel, j’ai constaté qu’avoir des plages de vide, où mon cerveau ne fait rien, me permettait non pas d’avoir de nouvelles idées incroyables, mais plutôt de laisser retomber la poussière et de mieux voir des solutions, des choses qui étaient déjà là. Une idée de post LinkedIn, une chose à dire à un ami, un truc qui a bien marché lors d’une animation et qu’il faudrait répliquer… C’est une forme d’apaisement, de clarté.
Autre bénéfice, si on pratique régulièrement : l’ennui devient… moins ennuyeux. On développe sa “profondeur stratégique” face au vide, sa capacité à encaisser les creux, les flottements, les doutes. “La patience est la récompense de la patience” !
3/ Comment s’ennuyer
C’est cette vidéo de Arthur C. Brooks, prof à Harvard, qui m’a donné envie de vraiment tester les plages de vide.
J’avais tendance, jusque là, à faire mon footing avec des podcasts dans les oreilles. Je trouvais ça agréable et ça répondait à un certain désir d’optimiser le temps, de consommer du contenu, d’avancer dans ma vie, tout ça, tout ça. J’ai donc, en suivant les conseils de Brooks, testé la course sans rien. Mon constat (rien de révolutionnaire), c’est que, dans une forme de miroir du plan physique, le début est laborieux, on a l’impression que les pensées s’entrechoquent, on galère, puis au bout d’un moment, c’est le flow. L’esprit est apaisé, le souffle rythme l’effort, c’est effectivement très agréable.
En attendant mon fils, qui était au cours de judo, j’ai aussi fait l’expérience de m’asseoir dans un parc et de juste regarder les arbres, sans projet, pendant 20 minutes. Mais il faut être honnête : parfois, à ne rien faire, je rumine. Je refais des conversations, je malaxe mes peurs, j’entretiens des colères. La cohabitation avec soi n’est évidemment pas que bien-être et bienveillance.
Alors, comment faire ?
Il existe diverses méthodes pour faire face à l’emprise des smartphones. Le point de départ, c’est de comprendre que le combat est inégal, que valoriser la “volonté” serait une absurdité, quand des tonnes d’ingénieurs surpayés travaillent nuit et jour pour faire en sorte de capturer votre attention.
On peut cependant lutter contre le pouvoir d’attraction du téléphone : le mettre en noir et blanc, supprimer les applis des réseaux sociaux, globalement, brider la machine…
On peut concevoir des occasions sociales sans téléphone : pas de téléphone pendant les repas, boîte à téléphone dans une soirée…
On peut se rééquiper : acheter une montre, un réveil, un plan de la ville pour réduire sa dépendance aux fonctionnalités…
Il faut par ailleurs percevoir tous les avantages que cela représente, connecter avec les sensations qui émergent, observer les effets sur sa disponibilité, son humeur. Mais il s’agit d’un chemin plus long, plus difficile que ce que nous propose la technologie. Un moment de pause, face à tik tok, c’est comme tenter d’écouter un ami qui murmure dans une boîte de nuit. Cela demande de développer de la sensibilité.
4/ Les interstices, point de départ de la puissance d’agir
Pour finir, je crois que ce sujet, aussi anecdotique qu’il puisse paraître dans ses dimensions concrète, recèle en lui un potentiel transformateur assez puissant. Reconquérir l’art du vide, en commençant par ces marges que sont les intermèdes, les creux, c’est opposer une première résistance à un projet de débilisation des individus. Quoi de plus facile à gouverner, à tromper, que des gens dépendants de ces flux de contenu ?
Permettre à son esprit de faire ce qu’il sait faire, le laisser, finalement, se reposer, encaisser les stimuli incessants, faire en sorte que notre cerveau prenne soin de notre moi, c’est effectuer un pas décisif vers la disponibilité au monde, et la possibilité de devenir une meilleure personne. Apprendre à être sans but, à accueillir la gêne qui va avec, c’est cesser de croire qu’on peut tout dominer pour commencer à faire de la place.
Enfin, réussir à cohabiter avec soi-même, c’est gagner en liberté, en capacité de lien, de connexion avec les autres, avec les idées. Bref, c’est retrouver - très concrètement - de la puissance d’agir !


Merci Antoine, j’étais en noir et blanc, j’ai désinstallé linkedin ;) un interstice après l’autre !