La lecture comme outil de développement personnel
Comment et pourquoi lire des livres dans le monde actuel
Hello, c’est Antoine, de Puissance d’agir.
Ça fait un moment que j’y pense à cette lettre.
J’ai toujours lu. Des BDs, enfant. Puis de la science-fiction et de la fantasy, durant l’adolescence. Je dévorais des séries entières, l’été, au lieu d’aller à la plage. J’ai continué ensuite, sans vraiment que cela soit un sujet. C’était un hobby comme un autre.
Aujourd’hui, la lecture, les livres, ont une très grande place dans ma vie. C’est quelque chose qui me rend très heureux - et c’est pour ça que j’écris cette lettre - mais ça n’a pas toujours été le cas. Si j’adorais m’immerger dans des mondes imaginaires durant l’enfance, j’avais aussi une conscience aiguë du fait que c’était surtout une fuite, loin de la réalité. On est rarement populaire parce qu’on est calé sur les sagas de Donjon & Dragon (les romans, je ne vous les conseille pas forcément !) et je connaissais suffisamment mes difficultés dans la vie réelle pour me féliciter de prendre la tangente au pays des dragons.
Par ailleurs, j’ai compris très tôt que la lecture n’était pas un plaisir partagé par tout le monde. Si j’étais fasciné par les récits des grands bourgeois qui ont lu Proust à 14 ans, je savais aussi que pour la plupart des gens, les livres sont des objets lointains.
Alors, si je souhaite parler de la lecture, ce n’est pas pour composer une ode aux ivresses de l’esprit. J’ai conscience que parler de littérature, c’est souvent exercer une forme de violence de classe. Exposer son capital culturel. Tenter de se distinguer.
Non, si j’ai envie de parler des livres, c’est plutôt pour dire, certes, tout le bonheur qu’on peut y trouver, mais surtout pour développer un angle concret : le “comment”. Je suis convaincu des vertus de l’exercice, mais j’ai du mal à avoir des projets pour les autres. Pourtant, je crois qu’il y a de la résistance et de la nécessité à défendre l’acte de lire et l’industrie qui est derrière.
Je vous propose donc un angle simple : considérer la lecture comme un acte de développement personnel assumé. Lire pour son bien, pour être une bonne personne (pour reprendre une formule de Jean Birnbaum : pour “tenir bon et se tenir bien”). Pour cela, je vais filer une métaphore simple et efficace : lire c’est comme marcher ou courir, une forme d’exercice fondamental qui demande un peu d’effort mais qui apporte beaucoup de bienfaits !
(et je partage quelques conseils de lecture à la fin de la lettre bien sûr !)
(et le post est peut-être trop long pour être lu dans la boîte mail, cliquez sur le lien !)

La lecture comme outil de développement personnel en 2 min
Face à un constat alarmant de l’effondrement de la lecture, je crois qu’il faut considérer cette activité comme un acte de développement personnel et poser concrètement la question : comment lire ?
Je propose une métaphore simple avec la course à pied et 4 étapes : trouver la motivation (le kiff avant tout), designer son environnement pour lutter contre les écrans, cultiver l’effort et la patience, puis monter en gamme vers les classiques.
Car lire est une activité extraordinaire pour développer sa puissance d’agir. Ses bienfaits : ancrer un rapport au temps long, développer sa capacité d’attention, accepter l’ambiguïté, renforcer sa compréhension de soi et des autres, élargir son monde et mieux vivre ce présent anxiogène.
La lettre se clôt sur une sélection personnelle de conseils de lecture (4 romans et 4 essais) pour se (re)lancer.
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La lecture comme outil de développement personnel en 10 minutes
0/ Le contexte
J’écris cette lettre dans un contexte très inquiétant pour le livre. Ces derniers temps, les alertes se sont multipliées : seuls 16 % des Américains lisent régulièrement pour le plaisir, contre 28 % en 2003 ; seuls 41 % des parents britanniques font la lecture à leurs enfants en bas âge, contre 64 % en 2012 (source). En France, plus d’un français sur trois ne lit aucun livre par an, chiffre en forte hausse, et l’industrie de l’édition a accusé un recul de 6,5 % cette année (source).
On parle même de fin de la parenthèse Gutenberg, cette période qui démarre à l’invention de l’imprimerie à la fin du XVe siècle et qui donc pourrait s’achever aujourd’hui. La faute aux écrans, à la vie moderne, aux nouvelles technologies… Ce qui est sûr, c’est que le déclin du livre et sa possible fin représenteraient une mutation anthropologique terrible.
Je reviendrai à la fin de cette lettre sur tous les bienfaits de la lecture, largement documentés, mais auparavant, je veux proposer un petit guide, façon développement personnel, sur “comment lire”, pour essayer d’apporter une modeste contribution à la lutte contre le déclin du livre.
1/ trouver la motivation
Soyons clairs : lire est un exercice difficile. Cela demande un effort : s’asseoir, se concentrer, entrer dans le style d’un auteur, poursuivre, aller au bout. Exactement comme pour la marche, ou le footing, s’y mettre est difficile. Il faut trouver la motivation, celle qui fait qu’on va se lancer. On verra ensuite comment poursuivre.
Alors, comment s’y mettre ? Je suis tombé il y a quelques années sur ce mantra qui m’a immédiatement convaincu : “read what you love before you love to read”. Je suis un convaincu des bienfaits de la lecture en général, mais avant d’être mordu, il faut démarrer quelque part. Et ce quelque part, ce n’est jamais la lecture en soi, mais c’est un sujet, une forme, un livre. Pour choisir la porte d’entrée, celle qui vous fera démarrer, vous relancer, ou prolonger, une seule règle : le kiff ! Le plaisir, sans aucun scrupule.
Adolescent, j’ai donc passé des heures carrées à descendre des séries de fantasy. Ma bibliothèque était argentée, de la couleur de la tranche de ces livres folio collection SF. Mes motivations étaient assez simples : j’avais envie d’aventure, d’héroïsme, d’ailleurs. J’aimais les mondes larges (le “lore”), le sentiment d’avoir à portée de main quelque chose de vaste. Parmi les livres que j’ai lus à l’époque, certains étaient probablement bons, d’autres me tomberaient aujourd’hui des mains. Mais tous remplissaient leur office : m’offrir de l’évasion !
Aujourd’hui, j’ai toujours des lectures de type “plaisir coupable”. Dès que Don Winslow sort un livre, je me jette dessus (mention spéciale pour sa trilogie La Griffe du Chien, qui raconte l’ascension du cartel de Sinaloa). J’ai aussi dévoré les deux livres de Jean-Christophe Notin, Les Guerriers sans nom, sur les forces spéciales et DGSE : la fabrique des agents secrets. Dans une forme de continuité adolescente, je suis toujours touché par ces héros tendance mascu qui sauvent le monde.
Mais certain·es sont plus avancés sur leur déconstruction ! J’ai un ami qui ne loupe jamais un Fred Vargas, un autre qui lit Katherine Pancol en secret, des camarades qui se focalisent sur des livres qui peuvent les aider dans leur boulot, des lectrices de romance…
Au fond, je crois que peu importe, on peut tout s’autoriser si cela nous permet d’ouvrir un bouquin !
Il faut aussi noter que si lire est une activité solitaire, l’entrée dans les livres est très souvent un sujet social. Je tiens une liste sur Google Keep depuis des années où je note les conseils lecture qu’on me fait. C’est génial de pouvoir dire, parfois plusieurs mois ou années après : “Tiens, j’ai lu le livre que tu m’as conseillé, c’était super, merci !”. Se voir offrir un livre, lire ou écouter le conseil d’un libraire, c’est une façon d’entrer dans la littérature qui est aussi une façon de vivre une relation.
2/ “designer” l’expérience
Il faut donc commencer par le plaisir, mais soyons honnêtes, vous avez en permanence sur vous une machine à kiff bien plus efficace que n’importe quel livre : votre smartphone et les fils sans fin des réseaux sociaux. On fait toutes et tous la même expérience. S’asseoir avec un bouquin. L’ouvrir. Puis réaliser, 15 secondes plus tard, qu’on est en train de regarder son téléphone.
Lire, c’est nécessairement lutter contre les écrans, pas le choix. Pour cela, il faut réfléchir à comment “designer” votre expérience de lecture, car votre volonté ne suffira pas. C’est assez similaire au fait de se mettre à courir. Si vous comptez uniquement sur le fait que “ça arrive”, il est probable que votre compteur de kilomètre reste à zéro.
Vous pouvez donc choisir des moments de lecture, les sacraliser, poser votre téléphone le plus loin possible, et vous offrir un temps privilégié avec ce petit objet merveilleux qu’est le livre. Le secret, pour que ça marche, c’est de ne pas faire autre chose en même temps. C’est à la fois la contrainte et la beauté du livre papier : dans un monde de sollicitations et d’onglets à ouvrir, être une “mono-tâche”.
De mon côté, je lis le week-end. Les enfants ont droit à 2h de télé le samedi et le dimanche matin (ne me jugez pas !) et c’est l’occasion, avec ma femme, de bouquiner, en buvant une tasse de thé. Avoir des plages assez longues permet d’avancer réellement dans son livre, car cela peut être décourageant de ne lire que par séquences de 3 pages. Mais je me dis aussi, tous les soirs avant de dormir, que peu importe combien de temps ça dure, je vais ouvrir mon bouquin en cours et avancer un petit peu.
Comme pour la course à pied ou les 10 000 pas, installer un rendez-vous régulier, se fixer de petits objectifs permet de créer les conditions pour s’y mettre.
Mais il est vrai que la lecture demande aussi de savoir persévérer dans l’effort.
3/ cultiver l’effort
L’entièreté du monde numérique est construit autour de l’idée de minimiser les frictions, de vous aider à atteindre votre objectif ou votre plaisir le plus vite possible. On sait que c’est une leurre pour nos cerveaux, câblés pour être des protestants dans un monde de rareté (l’effort doit précéder la récompense), mais c’est aussi un obstacle à la lecture.
Car on peut adorer les romances, il faut avouer que continuer à tourner les pages et suivre une trame sur plusieurs heures cumulées, cela représente un effort. C’est justement cet effort qui fait tout le sens de la lecture. Revenons à notre projet de running : vous avez identifié votre motivation pour aller courir, vous vous êtes fixé des rendez-vous avec vous-même, vous avez contré les diversions qui pouvaient s’intercaler entre votre envie et vous et vous voilà parti. À ce moment là, pour moi, le constat est presque à chaque fois le même : c’est quand même pénible de courir. J’ai la flemme. Mon corps préférerait économiser cette énergie et aller boire une bière. Et pourtant, je continue et, la nature étant bien faite, cela devient progressivement plus facile, voire même agréable.
Pour la lecture, c’est pareil, il faut apprendre à cultiver l’effort, développer une forme de patience, car le plaisir est souvent loin d’être immédiat. Même quand on lit régulièrement, se familiariser avec un style, cela peut prendre du temps, il faut s’accrocher.
Mais la récompense est au bout.
J’ai un souvenir assez net d’avoir débloqué une forme de capacité alors que j’essayais de lire Le Rouge et le noir en classe de seconde. Jusque-là, j’avais été guidé par une seule règle : ne jamais lire quelque chose qui m’était imposé. Ça n’avait pas toujours été simple avec les profs, mais je sentais que la lecture devait être un plaisir et que ça ne pouvait donc pas être une obligation. Étant au lycée, j’ai quand même essayé de lire Stendhal, qui était fortement conseillé par ma prof. C’était clairement difficile, jusqu’à une séquence, où, dans mon lit, en fin de journée, sans autre projet, j’ai fini par entrer dans le rythme. Sans m’en rendre compte, j’ai réussi à lire 40 pages d’affilée et tout d’un coup, le livre est devenu accessible. J’ai compris que si je pouvais lire des tranches de cette taille, je pouvais le finir en 20 fois.
Un peu comme à la course, on peut donc passer des paliers. Mais l’effort que demande un livre est plus diffus. On le commence en janvier et parfois, on le finit à l’été. La question qui se pose est : faut-il abandonner un livre qui nous ennuie ? Là-dessus, j’ai lu et questionné de nombreuses personnes et je crois que les deux positions sont justes. Si un livre vous ennuie, c’est dommage de ne pas le lâcher, car cela peut vous empêcher d’en lire un autre. Certaines, certains lisent plusieurs livres en même temps, avec un ouvrage plus difficile et l’autre qui est plus pour le plaisir. Je le fais parfois, mais je trouve ça difficile à suivre.
Ce que je crois, c’est que la lecture, c’est aussi l’occasion de s’offrir la possibilité de finir quelque chose. Dieu sait que la finalisation n’est pas mon fort, mais aller au bout d’un livre, c’est comme boucler une belle balade ou une course, il y a une satisfaction. Et comme certains utilisent Strava pour se motiver à courir, on peut s’autoriser, je trouve, à partager ses lectures sur les réseaux (quand le livre est fini, minimum d’élégance). Je tiens ainsi depuis huit ans une liste des livres que je lis et j’avoue que le léger plaisir narcissique d’ajouter une ligne à mon “tableau de chasse” m’a parfois poussé à aller au bout d’un livre un peu pénible.
Pour finir sur cette idée d’effort, je crois que tout l’enjeu, c’est d’être dans une forme de justesse par rapport à soi-même. À 13 ans, je trouvais insupportable les séances d’endurance en EPS et je ne voulais lire que des livres de SF, aujourd’hui, j’enchaîne les tours de parcs et je me lance dans des gros bouquins de socio. Il faut se pousser, en utilisant les motivations exogènes (l’éventuelle reconnaissance d’avoir fini) pour développer les motivations endogènes (le plaisir de lire). On parle de difficulté désirable !
Cela nous amène à la question de la montée en gamme.
4/ Monter en gamme
Dans le domaine de l’activité physique autour de la course, il existe des formats très différents. On peut faire sa promenade régulière, pour s’aérer et avoir un peu d’exercice. On peut se mettre au footing, voire préparer des courses. Certains poussent même jusqu’au marathon, voire aux échelles suivantes. L’attrait de la performance ou le plaisir de courir dans la nature amènent au trail. D’autres, enfin, trouvent que la course à plat, c’est ennuyeux et sont plus attirés par les parois : grimpe, escalade, voire alpinisme.
En lecture, il peut y avoir une logique similaire : du roman agréable, qu’on peut consommer comme une promenade à l’essai ultra exigeant où clairement, on sent que ça grimpe et qu’il faut s’accrocher, différentes approches sont possibles. On peut partir pour quelque chose de court, comme une nouvelle d’Hemingway, ou se lancer dans Les Misérables et profiter de la balade !
Il n’y a, à mon sens, pas de jugement à avoir sur ce que les gens lisent. Ce qui compte, c’est de tracer sa route, de prendre du plaisir, d’être touché, d’apprendre. Mais, une fois qu’on a dit cela, il existe quand même une hiérarchie. Il y a de “grands livres” et on les reconnaît notamment au fait qu’ils réussissent à se maintenir dans le temps, à continuer à exister.
Mais le secret le mieux gardé, je trouve, c’est que les classiques, c’est super cool !
Si on accepte d’aller un pas plus loin dans l’effort, et qu’on parvient à se fondre dans un rythme plus lent, très différent de ce qu’on nous propose aujourd’hui, alors on peut avoir la chance d’accéder à la grande littérature. Je suis loin d’être un spécialiste, je parle en amateur, mais j’essaye, chaque année, de lire deux ou trois grands romans. Ils peuvent être contemporains - je suis un grand fan des fresques de Franzen, par exemple Crossroads, son dernier, dans lequel il conte la vie d’une famille américaine au début des années 70. Le génie de cet auteur, c’est de produire non pas un, ou deux personnages géniaux, mais quatre ou cinq dans le même livre.
Les classiques sont toujours une source de joie. Il faut trouver sa came, mais les livres qui ont réussi à traverser les siècles l’ont fait pour une raison : une capacité singulière à décrire l’âme humaine, à parler de thèmes universels. C’est incroyable d’être pris d’angoisse à suivre les actes de Rodion Raskolnikov, le héros de Crime et Châtiment, ou la vie de l’aristocratie russe dans Guerre et Paix. Et les quelques Zola que j’ai lu ont été, à chaque fois, un régal.
Je viens de finir Portrait de femme d’Henry James et j’ai eu un pincement au cœur à laisser Isabel Archer, l’héroïne, après 700 pages en sa compagnie. J’y ai découvert toute la complexité des sentiments et des motivations, et notamment au travers des portraits de ses prétendants.
Lire, c’est aussi, régulièrement, se confronter à des choses trop difficiles pour soi. J’ai récemment tenté de lire Dans la disruption de Bernard Stiegler, ça semblait pertinent sur l’arrivée de l’IA, mais clairement, ça grimpait trop pour moi, je n’ai pas réussi. Je réessaierait peut-être, il s’agit souvent de trouver le bon moment de vie pour accueillir un texte.
5/ vivre les bienfaits
Maintenant que j’ai développé sur “comment” on peut lire, je voudrais m’attarder sur le “pourquoi”, les bénéfices. Je l’ai dit, je crois que la lecture peut devenir une fin en soi à partir du moment où on donne sa chance au produit en activant les récompenses disponibles : le kiff, l’intérêt, la reconnaissance possible. Lire est un hobby qui fait du bien, qui nous change, pour le mieux. Voici quelques uns des bénéfices que j’ai pu identifier, de mon expérience et de mes lectures.
La lecture génère un rapport au temps long. C’est une expérience personnelle, mais c’est d’abord vrai sur la façon d’approcher un livre. Entre le moment où je note la recommandation dans ma liste de lecture et celui où je finis le livre, il peut se passer des mois. La lecture elle-même est une activité qui prend du temps. S’engager dans un livre de 900 pages, c’est avoir un projet pour quelques semaines, c’est choisir de passer une partie de son temps libre, pendant un moment, avec quelques personnages, un auteur. C’est assez soulageant dans cette époque d’immédiateté et j’ai pu ressentir à quel point le fait qu’un livre soit long, prenne du temps, a un impact sur la façon dont il me touche. Le sillon est plus profond quand l’exposition est plus prolongée !
Ce rapport au temps de la lecture permet le développement de l’attention, au sens où l’entend Simone Weil, la philosophe, comme le développe Carl Hendrick dans cet article. L’attention y est vue comme une capacité cognitive, mais aussi une disposition morale et spirituelle par rapport au monde. Une capacité à se mettre de côté, à suspendre son ego pour être pleinement présent et accueillant à ce qui se présente : un problème à résoudre ou une personne à écouter. Or, l’attention se cultive, elle se pratique, c’est un sujet éternel qui n’a jamais été aussi urgent. Pour Hendrick, la lecture, et plus spécifiquement la lecture de texte exigeant, est une des formes les plus pertinentes de développement de cette attention.
La lecture est en ce sens un travail d’acceptation de l’ambiguïté du réel. Lire, rester dans une oeuvre, c’est accepter, donc, de développer cette attention et de ne pas avoir tout de suite les clés de lecture. Dans un autre article, Hendrick parle d’à quel point le chef d’oeuvre de Faulkner, Le Bruit et la fureur est d’abord un exercice de lecture déroutant. On ne le sait pas, mais on passe une bonne partie du livre dans la tête de Benjy Compson, qui est déficient mental. Il faut clairement renoncer à tout comprendre à ce flot de conscience ! Je ressens la même chose quand je lis les livre de Le Carré (voire La Taupe par ex.) : il faut accepter de se laisser porter par une intrigue riche et de rester complètement perdu pendant les deux tiers du livre. Faire ces expériences de lecture donne une capacité très concrète dans la vie quotidienne, de patience et de générosité pour ce qui n’est pas directement clair et concret (ce qui fait beaucoup de choses !).
Lire permet aussi de développer un meilleur rapport à soit et aux autres. Les histoires des autres sont toujours un réservoir de sagesse, de choses qui peuvent nous éclairer ou nous donner des clés. Les bons romans sont l’occasion, je trouve, de multiplier les cartes dans son jeu. La lecture a un impact concret sur notre cerveau et active les mêmes zones qui sont sollicitées lorsque nous cherchons à comprendre ce que vivent les autres. C’est comme une zone d’entraînement pour ce que nous avons à faire de plus important : se comprendre et interagir avec nos semblables.
Dans ce domaine, Carl Hendrick propose une interprétation très éclairante : les livres nous disent qui nous sommes. Ils nous “rendent” notre expérience de vie, ces moments dont on ne sait pas quoi faire, sous la forme d’une phrase ou d’un propos. Cela permet de donner du sens à ce qu’on vit et de savoir qu’on n’est pas seul. Cela peut être des détails : une façon dont Tolstoi évoque les discussions de couple comme un flow, sans forcément de logique ; le portrait d’une femme qui pratique la visualisation mais qui souffre toujours dans Bien être ; une mention du succès comme plus grande des joies chez Henry James…
Lire, c’est aussi je trouve avoir une vie plus vaste, élargir son monde. Passer du temps en URSS dans La Fin de l’homme rouge, c’est faire un voyage extraordinaire entre la grande Histoire et son impact sur les femmes et les hommes, sentir les blessures immenses des générations qui ont vécu le stalinisme et la désillusion complète suite à perestroïka. Les dénonciations, les vies volées, les espoirs : on apprend tellement de choses… Autre exemple, dans Une femme fuyant l’annonce de David Grossman, on voit un jeune enfant israélien poser la question à ses parents en regardant une carte : qui sont nos ennemis et qui sont nos alliés ? Et comprendre, avec le regard d’un enfant, la situation de terreur qui agite cette société. Cela ne dit pas ce qu’il faut faire ni où est la justice, mais ça donne un peu plus de profondeur de champ pour comprendre les humains et toutes les horreurs dont ils sont capables. Car les livres sont, à mon sens, une façon de tapisser son esprit, de multiplier les possibilités de métaphores pour tenter de donner sens au réel.
Dernier point, les livres sont une aide pour tenter d’habiter ce présent si inquiétant. D’abord, disons-le, car ils sont parfois une diversion bienvenue à l’avalanche des nouvelles du monde. Ce monde ailleurs, imaginaire, est toujours là, accessible et c’est un soulagement. La lecture permet aussi une forme de relativisation de la situation : imaginer ce qu’ont vécu les Russes pendant la Seconde Guerre mondiale dans La Russie en Guerre d’Alexander Werth ou les Allemands installés à l’Est après l’échec de Barbarossa dans La Fin de Ian Kershaw, c’est à la fois faire face au pire, mais aussi se dire que notre situation est quand même très bonne. Enfin, lire permet de se préparer (j’ai notamment beaucoup aimé Guide de préparation aux situations d’urgence) et de se projeter dans ce que l’avenir nous réserve. Ma lecture du livre Le Déluge a été franchement désagréable, mais je me sens mieux “armé” car j’ai l’impression d’avoir “vécu” les dix, quinze prochaines années et je sais mieux à quoi m’attendre. C’est un peu comme avoir des souvenirs du futur.
Pour conclure sur cette partie, lire, c’est comme courir, ça fait du bien ! Du bien à la tête, du bien au moral, du bien à sa capacité, à sa puissance d’agir. Ça donne du souffle. On est nourri par le contenu de ce qu’on lit, mais on sort aussi renforcé par l’acte, la traversée, le chemin.
6/ quelques conseils de lecture
Pour finir cette lettre, je voulais proposer une toute petite liste de conseils lecture. Car, “comment lire”, c’est d’abord rencontrer un ouvrage et se lancer. J’ai donc tenté un sélection de titres qui me paraissent attrayants, accessibles et qui peuvent donner envie de se lancer :
Côté romans :
Le Monde selon Garp de John Irving : ça a longtemps été mon livre préféré. Lu à la fin de l’adolescence, j’ai été émerveillé par la talent de conteur d’Irving et les autorisations qu’il prend dans son récit.
La Mort d’un père de Karl Ove Knaussgard : c’est le premier tome de cette fresque autobiographique incroyable. Une description clinique et sensible de la vie d’un homme, c’est extraordinaire.
Lonesome Dove de Larry McMurtry : un western génial. On est avec des anciens rangers, au Texas, dans les années 1880, qu’on va suivre dans une périple à travers l’Ouest américains.
Normal people de Sally Rooney : une plongée sensible incroyable dans la relation entre deux amis, un garçon et une fille, qui se suivent de la fin de l’adolescence aux débuts de la vie adulte.
Côté essais :
Réinventer l’amour de Mona Chollet : un petit traité sur ce que fait le patriarcat aux relations hétérosexuelles. C’est, je trouve, une preuve magistrale de la dimension catastrophique de la construction des normes de genre.
Le Champignon de la fin du Monde de Anna Lowenhaupt Tsing : une promenade savante et géniale à la poursuite du Matsutake, ce champignon extrêmement cher qui pousse dans les forêts dévastés.
Made to stick de Chip et Dan Heath : un essai américain (je l’ai lu en anglais) sur l’art de raconter des histoires qui restent. C’est une forme hyper efficace, agréable à lire, avec plein d’exemples et c’est très utile !
Mathematica de David Bessis : une tentative d’explication de ce qui se passe, secrètement, dans l’esprit d’un mathématicien. Une ode enthousiasmante à l’intuition.
Voilà, vous avez un livre entre les mains, appréciez l’odeur de la colle, le poids de l’objet, la texture de la feuille… Il ne vous reste qu’à vous trouver un premier moment, puis d’autres rendez-vous pour vous offrir un temps incroyable. Les livres sont des promenades et on a tous besoin de prendre l’air !



