Coopération et politique
Comment les questionnements historiques de la gauche nous éclairent sur ce à quoi sert la coopération
Hello, c’est Antoine, de Puissance d’agir !
Quand je ne suis pas en train d’écrire cette newsletter (et de gérer le reste de ma vie), je travaille. L’intitulé de mon job, c’est facilitateur. Cette réalité, en société, appelle toujours un éclaircissement (plus que lorsqu’on est boulanger, j’imagine…). “Facilitateur” est un terme étrange pour désigner une réalité assez simple, mais que je n’ai découvert que tardivement : je suis un prestataire qui vend de la coopération. Concrètement, je conçois et j’anime des séquences d’intelligence collective (on pourra reparler de ce que tout ça veut dire mais ça n’est pas l’objet ici). Si vous avez un atelier à animer, un séminaire à organiser, vous pouvez m’appeler !
J’ai découvert la pratique en 2015 en rejoignant EPIGO et j’en ai donc depuis fait mon métier.
Dans la grande famille de celles et ceux qui sont des facilitateurs, j’ai découvert qu’il existait des réalités très différentes : certains sont très business quand d’autres sont plus militants. On facilite des COMEX du CAC 40 jusqu’à la ZAD et probablement que s’il y a du commun (ne serait-ce que le terme), il doit y avoir des différences (garder ou pas ses chaussures lors du cercle de parole ?).
Il existe une autre distinction, structurante, que j’ai découverte chez Richard Sennett. Je vous en parle dans cette lettre, car elle peut toucher toute personne qui tente de pratiquer la coopération, qui plus est dans des univers où il y a de la politique.
Coopération et politique en 2 min
Les mouvements de gauche du début du XXe siècle ont pour héritage deux stratégies antagonistes pour transformer le monde : la gauche politique (par le haut, centralisation, discipline incarnée par les syndicats allemands ou Lénine) et la gauche sociale (par le bas, accueil, émergence incarnée par les ateliers américains ou Alinsky).
S’orienter vers l’une ou l’autre des options n’est pas qu’un sujet de choix stratégique, c’est aussi une affaire de caractère : aimer les idées, la vitesse, les objectifs vous fera pencher vers l’option politique ; aimer les gens, l’ancrage, l’émergence vers l’option sociale.
L’approche “par le haut” présente deux “faiblesses” : la centralisation (jusqu’où la discipline étouffe-t-elle le dialogue interne ?) et la déconnexion (les leaders qui négocient avec l’adversaire d’hier perdent leur base).
De cette opposition, Sennett tire une distinction structurante pour quiconque pratique la coopération : la coopération politique (on travaille ensemble au service d’un but) versus la politique de la coopération (c’est le chemin commun qui compte).
La question, finalement, c’est pas de savoir quelle option est la meilleure, mais de répondre à la question : est-ce que je vise un aboutissement, ou est-ce que je chercher à ouvrir un espace ? La puissance d’agir tient dans la capacité à clarifier son intention.
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Coopération et politique en 8 minutes
J’ai donc lu, il y a quelques mois, Ensemble de Richard Sennett. Ce livre est un objet étrange. Une sorte de promenade intellectuelle aux côtés d’un universitaire en fin de carrière. Le genre d’expérience de lecture très agréable, l’impression de passer du temps à écouter quelqu’un de brillant vous raconter de belles histoires, mais une expérience qui, à la fin, est difficile à synthétiser, tant le propos est riche, multiple, débordant (il avait été une de mes sources d’inspiration pour la lettre sur l’approche dialogique).
Il se trouve que la coopération est mon métier. C’est donc avec avidité que je suis rentré dans le sujet. J’ai eu le sentiment, entre les développements historiques, les approches anthropologiques et les considérations philosophiques, de croiser des perles qui pourraient être éclairantes. Je me suis donc promis de reparcourir le livre et d’en extraire quelques points clés pour les partager.
Ici, je vous présente un développement sur la question des stratégies politiques et le lien avec la question de la coopération. Les deux sujets me plaisant particulièrement, ça a fait tilt ! Mon intention dans ce texte est de tirer des enseignements des développements de Sennett pour notre travail en tant que praticien de la coopération. Ça concerne évidemment les facilitatrices et facilitateurs, mais aussi, je crois, toute personne qui tente de faire travailler ensemble un collectif.
1/ D’où transformer le monde
Sennett expose comment, à la fin du XIXe siècle, les mouvements de gauche se sont posé des questions stratégiques qui ont abouti à l’émergence d’approches opposées. Pour résumer :
“La gauche se divisait entre ceux qui voulaient établir la solidarité par le haut et ceux qui cherchaient à la créer d’en bas. Le syndicat allemand centralisé représentait une approche, l’atelier local américain un autre.”
Les mouvements qui visaient la transformation de la société “par le haut” (qu’il appelle la gauche politique) étaient habités par le traumatisme de l’échec de la Commune de Paris et de sa répression lors de la “Semaine sanglante”. Ce mouvement révolutionnaire émergent et sans structure a été une promesse magnifique… avant de se voir sévèrement réprimé. Cette gauche fait le constat de la faiblesse de la démocratie directe et qu’un changement nécessite de la centralisation et de l’organisation.
On trouve des incarnations très différentes de cette approche dans les syndicats allemands ou dans la logique du parti de Révolutionnaires professionnels : “Comme à l’armée, écrit Lénine, la discipline révolutionnaire doit venir d’en haut ; la solidarité exige que les hommes abandonnent leur moi.”
Face à cela, une autre approche, incarnée par les ateliers américains, ou les écrits de Robert Owen, cherche à produire le changement par le bas. Sennett parle de gauche sociale. Pas de programme pré-défini, mais l’accueil de tous, la possibilité de traiter les problèmes concrets auxquels les gens font face : vie de famille, formation, logement et la coopération au cœur. Le changement, ici, ne consiste pas à prendre le pouvoir, mais à créer les conditions d’une émancipation.
Une de ses figures célèbres est Saul Alinsky, community organizer américain : “Sa “méthode” d’organisation consistait à connaître les rues d’une communauté, à bavarder avec les gens, à les rassembler et à espérer le meilleur ; jamais il ne leur disait quoi faire, mais il encourageait les timides à parler, lui-même apportant des informations neutres quand c’était nécessaire.”
2/ Le sujet du rapport au pouvoir
Cette alternative stratégique habite toujours les réflexions de celles et ceux qui aspirent à transformer la société : faut-il s’organiser pour conquérir le pouvoir ou au contraire faire émerger les façons de faire de demain ?
On peut organiser de grands débats sur le sujet, mais je crois qu’il existe un paramètre qui joue, sans qu’il soit forcément toujours considéré comme digne d’être mis sur la table : la question du caractère et des préférences. Je m’explique. Si vous aimez les idées, que vous avez besoin que ça aille vite, tenez à la rigueur logique et pensez en termes d’objectifs ou de problèmes à résoudre, alors, il est probable que si la question vous était posée, vous pencheriez du côté gauche politique (dans le style, même si vous n’êtes pas de gauche !). Si vous aimez les gens, que vous avez besoin que les choses s’ancrent, tenez à la question des valeurs et de l’alignement et que vous pensez en termes de connexions et d’émergence, alors, quelque chose me dit que vous iriez du côté de la gauche sociale.
Si on fait le lien avec la facilitation, il me semble que le même type de logique peut s’appliquer. Avoir pour rôle de concevoir et d’animer des séquences d’intelligence collective a une dimension politique, mais même en mettant de côté cet aspect, je trouve intéressant de poser la question : où pensez-vous qu’il soit intéressant d’intervenir, en tant que praticien de la coopération ?
De mon côté, si j’adore la diversité des univers et que les hautes sphères du pouvoir peuvent me paraitre régulièrement repoussantes, j’avoue que mon inclination va quand même plutôt vers les sujets de type “gauche politique”. Je ne crois pas que cette approche soit exclusive, bien au contraire, mais c’est là où me guide ma préférence (et, disons-le, ça paye mieux !).
Mais se frotter au pouvoir pose des questions. Si le défaut de l’approche par le bas, c’est le temps que ça prend de produire des résultats concrets (même si les résultats produits sont probablement plus solides), l’approche par le haut pose, selon Sennett, deux questions : celle de la centralisation et celle de la déconnexion.
3/ La question de la centralisation
Une critique assez naïve revient assez souvent quand on évoque les deux stratégies possibles de la gauche : comment des mouvements ou des partis qui promeuvent la transformation de la société vers plus d’égalité peuvent fonctionner, au fond, de façon très centralisée (c’est la critique - pertinente - faite à LFI dans le livre La Meute, lu en mai 2025).
Pour Sennett, même si on sent où va sa préférence, il faut être réaliste : quand la lutte est dure, une certaine forme de centralisation est nécessaire. Un mouvement politique ambitieux se doit d’avoir “des fins claires et de la discipline dans l’action”.
“Toute forme de dialogisme amenant à lancer des idées ou des réflexions latérales en public ne pouvait qu’affaiblir politiquement les dirigeants nationaux, l’efficacité du combat contre les patrons capitalistes exigeant l’unité du sommet et de la base.”
La question qui se pose est celle de la façon d’arriver à cette unité. Pour Gramsci, le révolutionnaire italien (dont j’ai lu une biographie en mai 2023), la finalité est bien la capacité d’action du collectif - “L’intransigeance est la “preuve qu’une collectivité existe”, animée d’une volonté unique.” - mais la question du chemin est essentielle - ”On ne peut être intransigeant dans l’action que si l’on a été tolérant dans la discussion”.
Être tolérant à l’intérieur et intransigeant à l’extérieur est-il possible ? Cela peut-il se faire de façon séquentielle ? Je sais que c’est un énorme sujet pour toutes les équipes de direction : comment garantir l’unité derrière les décisions prises en petit comité ? Ici, l’apport de la facilitation me semble pouvoir être déterminant. Là où les puissants de ce monde seront toujours intéressés par le résultat, on peut aussi vendre le chemin et son importance. J’ai eu la chance de faire une très belle mission pour Biocoop avec, justement, ce cahier des charges.
4/ La question de la déconnexion
L’autre problème auquel fait face le mouvement politique qui vise la conquête du pouvoir, c’est la nécessité, une fois arrivé en haut, de devoir composer avec d’autres partis et donc de faire des coalitions (dans le cas réaliste - et souhaitable - où le mouvement n’est pas le seul à détenir le pouvoir). Le problème : pour les militants, voir son leader sortir, tout sourire, d’une réunion avec l’ennemi d’hier, est en général assez dur à avaler.
Mais Sennett, en sociologue, observateur attentif des affaires humaines et des logiques de pouvoir, pointe là une nécessité : devoir faire de la coopération politique implique de nouer des liens avec les adversaires d’hier et d’être attentif à ce que ceux-ci ne perdent pas la face lors des échanges. Les questions d’étiquette sont essentielles pour faire tenir ensemble des équilibres fragiles.
Conséquence : les militants sont déçus, voire rejettent leurs leaders. “[L]a coopération au faîte du pouvoir crée un problème structurel pour toutes les coalitions : la perte de lien entre le sommet et la base.”
Est-ce qu’il est possible d’imaginer des organisations ou des mouvements qui, une fois l’objectif atteint, ne donnent pas l’impression de trahir les membres historiques ? Que cela soit dans les entreprises en croissance qui finissent par s’accorder avec un fonds d’investissement ou au sein des listes municipales qui s’allient entre les deux tours, il semble que l’idéalisme initial se trouve toujours malmené par le principe de réalité.
5/ Deux façons de voir la coopération
Le livre de Sennett propose assez peu de réponses fermes, il offre plutôt, à travers ses développements, une cartographie nourrissante des possibles et des cadres pour discuter les sujets de coopération.
Ses considérations sur l’opposition entre les mouvements “par le haut” et ceux qui prônent les approches “par le bas” ne sont pas spécifiques à la gauche et elles offrent une autre fenêtre sur les questions de coopération pour les facilitateurs :
“Réformateurs libéraux et conservateurs expérimentent aussi cette différence de perspective : tout groupe de réflexion truffé de technocrates qui s’expriment en phrases sèches est l’héritier de l’esprit de la vieille gauche politique ; toute organisation de base qui réunit des voix différentes, tantôt contradictoires, tantôt incohérentes, est l’héritière de l’esprit de la vieille gauche sociale. Une voix insiste sur le cheminement vers des conclusions partagées, qui est l’objectif de la dialectique ; l’autre insiste sur le processus dialogique, où l’échange mutuel peut ne déboucher sur aucun résultat. Dans un cas, la coopération est un outil ; dans l’autre, elle est davantage une fin en soi.”
On peut donc opposer une coopération politique, où le fait de faire ensemble, de partager des idées, de trouver des points d’accord est mis au service d’une finalité politique et une politique de la coopération où finalement, peu importe la destination, ce qui compte, c’est le fait de réussir à cheminer ensemble et à développer des capacités sur le chemin.
Je trouve cette distinction assez lumineuse pour mon métier de facilitateur et pour toute personne qui pratique la coopération. Elle reflète bien deux “familles” d’intention qui peuvent exister : est-ce qu’on est là pour aider nos clients (ou le groupe) à atteindre un objectif et nos outils sont un moyen que nous mettons à leur disposition, ou a-t-on un projet qui consiste à permettre aux personnes qui seront rassemblées de grandir dans leur capacité à coopérer ? Vise-t-on un aboutissement, ou souhaite-t-on ouvrir un espace ?
6/ Coopération et puissance d’agir
Comme souvent, je trouve que les questions sont plus intéressantes que les réponses. Pour ma part, dans une forme de cohérence avec la question du “où”, j’ai tendance à être attiré par les approches où la coopération se met au service d’enjeux fixés en amont. Je suis convaincu que nos outils, en tant que facilitatrices et facilitateurs, sont puissants, et qu’ils ne sont pas neutres. Travailler pour une finalité politique et réussir à faire en sorte de limiter la centralisation, lutter contre la rupture entre la base et le sommet, soigner le chemin autant que les fins, c’est certes pactiser avec la logique technocratique, mais tenter d’en limiter les faiblesses et les défauts. Je suis convaincu par ailleurs que toute intervention réussie compte aussi une part d’émergence, de découverte et qu’il s’agit toujours de faire en sorte que l’espace de la discussion soit le lieu d’un possible.
Le travail de Sennett, en ce qu’il vient éclairer des alternatives, me semble être essentiel. Finalement, le vrai risque, ce n’est pas la technocratie ou la démocratie directe, mais c’est une forme d’idéalisme qui consisterait à penser qu’il n’y a pas de choix à faire, pas de tensions à traverser. La puissance d’agir se trouve toujours dans un jeu de contraintes : ce que je peux en tant que facilitateur, ce que peut le groupe, se situera dans un contexte, des règles, mais aussi dans cette alternative - est-ce qu’on vise une décision par le haut ou une émergence par le bas. Est-ce que la coopération est un moyen ou une fin ? La puissance d’agir est ici fille de la clarification des intentions.


