L'approche dialogique
Une autre façon de penser... et de discuter !
Hello, c’est Antoine, de Puissance d’Agir !
Aujourd’hui, on va parler de dialogique… un drôle de mot !
Il arrive parfois, dans la vie, qu’on rencontre un mot, un concept, qui tout d’un coup éclaire tout un pan du réel, qui formalise une intuition, une sensation, une pratique. C’est un peu le même sentiment que la pêche au canard à la fête foraine, l’impression qu’un morceau de réalité accepte de se laisser attraper et extraire du flux héraclitéen des choses et des événements pour qu’on puisse le regarder, net, dégoulinant.
On constate alors qu’on voit mieux les choses, on distingue les points communs entre des événements qui ne semblent pas avoir de rapport. La théorie éclaire la scène, nous aide à mieux faire ce qu’on faisait, à mieux vivre. C’est franchement sympa.
C’est ce qui m’est arrivé avec le terme dialogique.
Je m’explique.
J’ai toujours eu du mal avec les débats, les oppositions d’idées. J’ai pourtant été intéressé depuis le lycée par la politique, mais l’idée d’aller répondre point par point à telle personne qui me paraissait dire des énormités… flemme. J’étais partagé entre la crainte de perdre le débat, la conscience de mon manque d’arguments et ma frustration d’avoir le sentiment de ne pas pouvoir défendre mes idées.
En même temps, je sentais bien que cette notion même de débat était assez absurde, qu’il s’agissait la plupart du temps d’effets de manche. Et puis gagner ? À quel match ? Pour quel gain ?
J’ai fini par comprendre qu’il existait d’autres manières d’échanger, qu’on pouvait produire des choses plus intéressantes quand on laissait de côté cette idée qu’un bon échange aboutissait à une victoire, ou une conclusion.
Le terme “dialogique” est donc venu donner un support théorique à un filon que je creuse depuis plus de 10 ans : celui de mettre la parole au service d’autre chose que l’opposition.
Je vous raconte ça !

L’approche dialogique en 2 min
La dialogique, c’est une autre manière de penser et d’échanger.
Là où nous avons l’habitude de débattre pour convaincre, trancher ou gagner, elle propose de faire coexister des points de vue contradictoires sans chercher immédiatement une synthèse ou une victoire.
Issue des travaux de penseurs comme Bakhtine, Edgar Morin, David Bohm, Richard Senett, l’approche dialogique part d’un constat simple : face à la complexité du monde, les oppositions binaires appauvrissent plus qu’elles n’éclairent. Certaines tensions ne sont pas des problèmes à résoudre, mais des paradoxes à habiter.
Concrètement, la dialogique permet trois choses : mieux penser la complexité, apprendre réellement à plusieurs, et coopérer malgré des désaccords profonds. Elle invite à écouter sans réfuter, à accueillir les expériences plutôt que les assertions, et à relier des positions parfois incompatibles.
Dans un monde incertain ou nous allons ressentir encore plus fortement nos dépendances, développer une posture dialogique, c’est augmenter sa puissance d’agir.
Et sinon
Vous pouvez aussi :
Regarder toutes les belles choses qu’on fait chez EPIGO et vous abonner à notre newsletter (tous les 2 mois environ)
Entrer en contact sur LinkedIn pour parler business
Vous inscrire à la prochaine réunion d’information de notre formation à la facilitation avec le CNAM, le 9 février 2026 à 12H
Vous abonner !
L’approche dialogique en 10 min
1/ Au départ, la dialectique
Qu’est-ce qui fait qu’on construit du vrai ? Sans faire un cours de philo, nous avons tous une forme d’intuition qui dit que le vrai va venir de la confrontation de différentes parties sur un sujet donné. C’est ainsi que fonctionne la justice par exemple : à travers la pratique du débat contradictoire, le parquet et les avocats de la défense vont pouvoir chacun leur tour présenter leurs arguments, leur vision. Ce qui permet ensuite de prononcer un jugement. De la confrontation, on fait émerger soit une décision, soit un nouveau terme, qui va dépasser l’opposition. C’est le fonctionnement de la dialectique, à laquelle tout lycéen qui fait de la philo a été initiée à travers le classique thèse, antithèse, synthèse.
Nous sommes bercés, consciemment ou non, par ce schéma, et c’est comme ça que nous concevons la vie des idées : nous regardons des débats politiques, nous suivons des polémiques, nous avons tendance à faire de la confrontation la méthode de base qui va permettre de trouver du vrai, du solide, de la décision.
Et c’est très bien ! C’est une des très grande force de nos sociétés que d’avoir consacré le débat comme une façon de faire avancer les sujets.
Mais cela pose quelques problèmes : la pression liée au fait de devoir trancher ou se positionner peut nous faire passer à côté de la complexité de certaines situations ; les échanges sous forme d’opposition limitent notre capacité d’apprentissage ; et la confrontation des assertions est rarement une bonne entrée en matière pour la coopération.
Est-ce qu’on peut faire autrement ?
2/ Une alternative : l’approche dialogique
Qu’est-ce que que l’approche dialogique ? J’en ai trouvé cette définition dans le dernier Carrère, Kolkhoze (lu en septembre 2025) :
“Ce que le théoricien de la littérature Mikhaïl Bakhtine a défini dans les années vingt sous le nom de dialogisme : cette façon de laisser se déployer des voix contradictoires sans laisser à personne le privilège, fasciste ou kitsch, du dernier mot. Est-ce que ce n’est pas le contraire de l’idéologie, ça ? Est-ce que ce n’est pas le triomphe de la complexité ?”
Contre l’approche dialectique, le dialogisme (ou approche dialogique) consiste donc, assez simplement, à avoir une discussion qui n’aboutit pas forcément à la victoire d’une des parties, ni même à un terrain d’entente. Si on laisse de côté, même provisoirement la recherche du vrai, est-ce que des nouvelles choses ne peuvent pas apparaître ?
Alors, comment peut-on utiliser concrètement ce concept ? 3 propositions :
Comme un outil pour faire face à la complexité du monde
Comme une méthode pour générer de l’apprentissage
Comme un chemin vers la coopération exigeante
3/ L’approche dialogique pour faire face à la complexité du réel
J’ai eu la chance, il y a quelques mois, d’accompagner un grand groupe français, leader de la distribution de produits bio en France. Nous devions concevoir et animer un séminaire avec leur conseil d’administration pour leur permettre de formaliser leur vision à 5 ans, qui serait la boussole du travail d’élaboration stratégique prévu ensuite. Lors des échanges de cadrage, un sujet revenait tout le temps, une tension, celle qui existait entre leur identité de commerçants (leur métier concret, ils avaient des magasins) et leur identité de militant (ce qui faisait leur positionnement et ce pour quoi la structure s’était lancée au départ). On sentait qu’il fallait trancher et ça n’allait pas être une mince affaire…
Edgard Morin, grand penseur de la complexité, a lui aussi proposé la dialogique comme une façon de dépasser la dialectique. Son propos était le suivant : face à la complexité du réel, dans une perspective qui se doit, aujourd’hui, d’être plus modeste, la pensée ne peut plus se satisfaire de trancher et de prétendre dépasser les oppositions (voir Introduction à la pensée complexe, lu en janvier 2019). La dialogique, c’est lorsque deux ou plusieurs logiques, deux principes sont unis sans que la dualité se perde dans cette unité.
Les exemples sont nombreux. Morin cite l’opposition entre déterminisme et hasard :
“Ce n’est pas le déterminisme qui est d’une « richesse fascinante », ce n’est pas non plus le hasard. Isolés, ils sont chacun d’une pauvreté désolante. La richesse fascinante, le véritable objet de la connaissance scientifique, c’est la (les) relation(s) ordre/désordre, hasard/nécessité. C’est la réalité de leur opposition et la nécessité de leur liaison.”
On pourrait aussi creuser les questions d’organisation des entreprises, où les alternatives peuvent être ruineuses. Faut-il choisir la coopération ou la compétition ? Pour Yaneer Bar-Yam, spécialiste des systèmes complexes, tout est question d’échelle plutôt que de choix binaire (voir Making Things work, lu en décembre 2019). Des joueurs d’une équipe de foot sont en compétition pour une place dans l’équipe, mais coopèrent durant le match, les équipes sont en compétition pour la victoire mais coopèrent dans le cadre des règles du championnat, etc. On peut aussi mentionner la théorie de l’organisation ambidextre, ou notre approche de l’intrapreneuriat, qui nécessite de gérer le paradoxe des modes recherche et exécution.
Mais c’est peut-être dans le domaine de la stratégie et de la politique que l’approche dialogique est la plus pertinente. Gagner une guerre ou gouverner un pays nécessitent d’user de l’ensemble des possibles et de savoir articuler des postures contradictoires. Ainsi de l’image du renard et du hérisson présenté par John L. Gaddis dans son livre On Grand Strategy (lu en mai 2019 et juillet 2024). Le hérisson est celui qui a un objectif en tête, une volonté de fer, que rien n’arrête. Le renard sait au contraire s’adapter, jouer de l’environnement. Le bon leader ? Il sait mêler les deux posture avec justesse et timing.
Finalement, le dialogisme, c’est l’invitation à tenter d’appliquer le test de Francis Scott Fitzgerald pour déterminer le critère d’une intelligence de premier plan : “La faculté d’avoir simultanément à l’esprit deux idées opposées, tout en conservant sa capacité d’action”.
C’est ce que nous avons proposé à notre client, en s’inspirant de l’outil de gestion des polarités, proposé par Barry Johnson, qui permet de passer d’un logique de problème à résoudre à celle d’un paradoxe à gérer : et s’il ne fallait pas choisir entre commerçant et militant, mais plutôt se demander comment chaque pôle de l’identité complexe de l’organisation vient soutenir l’autre ?
4/ L’approche dialogique pour apprendre à plusieurs
L’approche dialogique peut donc se passer dans la tête. Mais elle a aussi vocation à prendre place dans des échanges entre les gens !
Une amie m’a rapporté, il y a quelques temps, une frustration qu’elle avait lorsqu’elle parlait avec son mari. Elle démarrait les conversation en apportant des sujets qui n’étaient pas encore complètement clairs pour elle, comme par exemple ce qu’elle pensait des choix professionnels d’amis proches. Son intention était d’ouvrir le sujet, de creuser. En fait, elle ne savait pas particulièrement pourquoi elle en parlait, si ce n’est qu’elle avait envie de faire du lien et qu’elle sentait intuitivement qu’il y avait là matière, peut-être, à faire des parallèles avec leur situation. Mais son mari, lui, avait tendance à présenter des arguments et à s’opposer à ce qu’elle disait. Il n’était pas d’accord. C’était très frustrant pour elle, mais elle ne savait pas exactement pourquoi. C’est la lecture de Peter Senge qui l’a aidé.
Peter Senge, dans La Ve Discipline (lu en juillet 2020), illustre à sa façon l’alternative entre dialogique et dialectique en la rendant plus opérante, via un concept de David Bohm, le dialogue, opposé à la discussion :
“Le dialogue est un échange libre et ouvert sur des sujets complexes, qui exige une écoute très attentive des autres et une mise en parenthèse de ses propres idées. Dans la discussion, une série d’opinions sont présentées et défendues. On recherche celles qui sont le plus aptes à déboucher sur une décision.”
Mon amie tentait donc d’avoir un dialogue, là où son mari lui proposait une discussion ! Or, les deux formes sont pertinentes, mais ont des objectifs différents ! Grâce au dialogue, les positions sont accueillies, elles ne se figent pas, on peut donc creuser et observer les mécanismes de réflexion de l’autre et de soi-même. La discussion, elle, permet de confronter les idées et de trancher. Si on peut être dialogique sur cette idée, on dirait qu’il s’agit non de les opposer mais de les articuler ! Et avant tout, de bien les distinguer :
« La discipline de l’apprentissage collectif nécessite la maîtrise du dialogue et de la discussion. […] La plupart des équipes distinguent mal ces deux types de rapports et naviguent sans cesse entre les deux. »
En facilitation, on utilise cette perspective dialogique notamment dans les premières phases des temps d’intelligence collective, parfois appelé scan (voir la méthode scan - focu - act). Il s’agit d’accueillir les points de vue et de multiplier les perspectives, en suivant l’adage de Deleuze qui définissait l’empirisme comme le fait de remplacer le EST par le ET : accueillir, plutôt que de vouloir catégoriser. Cela demande une certaine posture, résumé ainsi par Matt et Gail Taylor (voir leurs axiomes et le livre Leaping the abyss, lu en janvier 2018) :
“Tout ce que quelqu’un te dit est vrai : il rapporte son expérience de la réalité.
Contester l’expérience de quelqu’un d’autre est une perte de temps.
Ajouter l’expérience de quelqu’un à la tienne — pour en créer une nouvelle — peut, en revanche, avoir de la valeur.”
Que ce soit lors d’un échange entre partenaires de vie ou lors d’une session d’intelligence collective, l’approche dialogique qui consiste à accueillir la diversité des points de vue, à chercher leurs liens plutôt que leurs oppositions, à les faire vivre, voir à chercher à comprendre d’où ils viennent, est une source d’apprentissage et de transformation des individus, des équipes et des organisations.
Mais ces pratiques sont exigeantes ! “Selon David Bohm, trois conditions sont nécessaires pour donner lieu au dialogue :
Tous les participants doivent mettre entre parenthèses leurs a priori, leurs postulats.
Chacun doit considérer les autres comme des alliés.
Il doit exister un animateur qui maintient le dialogue autour des thèmes choisis.”
5/ L’approche dialogique pour favoriser la coopération
Troisième et dernier apport de la dialogique : concrétiser la possibilité de coopérer. Ici, je m’appuie sur Richard Senett, grand sociologue américain, qui parle, dans son livre Ensemble : pour une éthique de la coopération (lu en août 2025), des compétences dialogiques.
Ce qui est intéressant, c’est que Senett se place dans un cadre qui diffère de celui de Senge. Ici, plus de condition où tout le monde accepte de mettre ses a priori de côté, pas de facilitateur formé et dispo, mais des interactions rugueuses, des gens qui ne s’aiment pas et qui pourtant doivent vivre ensemble…
Son projet : “étudier la coopération comme un art. Elle requiert des gens qu’ils sachent se comprendre et se répondre en vue d’agir ensemble, mais c’est un processus épineux, fourmillant de difficultés et d’ambiguïtés, qui peut souvent avoir des conséquences destructrices”
Ses ennemis : la logique du “nous contre vous” (la polarisation qu’on observe de plus en plus dans nos sociétés) et le “fétichisme de l’assertion”, terme qu’il emprunte au philosophe Bernard Williams et qui représente “l’inclinaison à enfoncer le clou comme si rien d’autre ne comptait”, avec aucune place pour l’écoute : soit on admire, soit on acquiesce, soit on contre sur le même ton…
“La bonne solution de rechange est une forme de coopération exigeante et difficile ; elle essaie de relier des gens qui ont des intérêts séparés, voire contradictoires, qui sont mal à l’aise les uns avec les autres, qui ne sont pas égaux ou qui, tout simplement, ne se comprennent pas. Le défi consiste à répondre aux autres sur le terrain qui est le leur. Tel est le défi de toute gestion de conflit.”
Comment ? En allant chercher la dialogique ! Cette capacité à ne pas nourrir la confrontation mais à faire vivre des positions différentes sans nécessairement devoir trancher ou faire synthèse ! Chez lui, la dialogique devient un savoir faire, sur le modèle artisanal :
“[ces pratiques] couvrent toute la gamme de la bonne écoute, de la délicatesse de conduite, de l’habileté à trouver des points d’accord et à gérer des désaccords, ou encore à savoir éviter la frustration dans une discussion difficile. Toutes ces activités ont un nom technique : les « compétences dialogiques ».”
Son livre détaille ces activités et répond à la question de comment la dialogique peut être pratiquée concrètement, dans des situations difficiles. C’est passionnant et je vous propose de détailler tout ça dans des prochains numéros de cette newsletter.
6/ Dialogique et puissance d’agir
L’idée de la dialogique est au fond assez simple. On en a tous déjà fait l’expérience. Mais, je crois que voir le canard sorti de l’eau, cristalliser le concept, permet de lui donner plus de portée. La dialogique est un équipement clé pour faire face au monde actuel, une possibilité d’augmenter sa puissance d’agir ! Considérer qu’il faut entraîner son esprit à résister aux choix binaires, aux fausses dichotomies et accepter de vivre les tensions comme les commerçants- militants bio que j’ai eu la chance d’accompagner. Développer une sensibilité aux échanges et, à côté de la discussion - dialectique, développer une pratique du dialogue, qui permet, dans un cadre donné, d’apprendre des autres, de soi et de nos schémas mentaux. Enfin, ouvrir sa boîte à outils et considérer que la coopération est le fruit de pratiques artisanales et qu’il s’agit de s’équiper !

