Le pragmatisme
Une philosophie pour la coopération exigeante.
Hello, c’est Antoine, de Puissance d’agir.
Aujourd’hui, on va parler de pragmatisme (le courant philosophique, pas le fait d’être orienté résultat)
Mais d’abord, une confidence : lorsque j’étais jeune, les personnes que j’admirais le plus étaient les grands intellectuel·les. Je me rêvais en nouveau Marx, ou Foucault, ou Deleuze. Je trouvais que c’était le comble du chic, ces livres tout blancs de la collection de Minuit.
Mais j’ai vite réalisé que, dans les faits, si j’adorais l’image du grand intellectuel, j’étais nettement moins à l’aise avec la pratique. Lire quelque chose que je n’ai pas choisi pendant plus de 20 minutes me saoule, rester sur un sujet trop longtemps m’ennuie et j’ai besoin de stimulation. Je l’ai vérifié lors de la rédaction de mon mémoire de M2, largement bâclé, qui n’a été qu’une longue souffrance.
J’ai compris que j’aimais surtout le fait de faire le lien entre le monde des idées et la réalité. Je me vois plutôt comme un ingénieur, ou un bricoleur de l’abstrait, qui va chercher tel ou tel apport théorique pour le tester dans le réel, avec un groupe par exemple.
C’est probablement ce rapport aux idées qui a fait que j’ai tout de suite eu le coup de cœur pour William James.
Le pragmatisme en 2 min
Le pragmatisme est un courant philosophique né aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, notamment avec Charles Sanders Peirce et William James. L’idée centrale est simple : pour comprendre une idée, il faut regarder ses effets dans la pratique.
C’est une théorie très utile pour gérer les différends théorique, avec la question : qu’est-ce que cela change ?
Elle propose une approche fonctionnelle de la vérité : “La vérité de nos idées réside dans le fait qu’elles « fonctionnent »” - Les idées sont des cartes, elles nous aident à nous repérer et à agir.
C’est une approche clé dans les pratiques de coopération, car elle pousse à s’intéresser aux autres, à comprendre “leur” vérité sans jugement de valeur et à envisager comment des changements d’approche sont possibles en considérant que les théories sont des outils.
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Le pragmatisme en 5 minutes
1/ Trouver son “école”
J’ai longtemps cherché “ma” philosophie. L’auteur, la penseuse, l’école, avec qui je serais vraiment en accord. J’ai toujours jalousé les “spinozistes”, ou les “kantiens”. Seul problème : je ne lis pas de philosophie, ou à un rythme tellement faible qu’il me faudra plusieurs siècles pour être fixé sur mon rapport à l’opposition transcendance / immanence. Autre problème, presque plus profond : je suis suis facilement convaincu par une idée fondée et bien énoncée. Manque de caractère ? Je préfère penser à une forme de souplesse intellectuelle dilettante !
Heureusement, il y a quelques années, j’ai rencontré William James et son livre : Le Pragmatisme et là je me suis dit : j’achète ! Je vous présente dans cette lettre quelques concepts issus de ce livre et que j’“utilise” régulièrement.
2/ Considérer les idées depuis leurs effets
Le pragmatisme est un système de pensée conceptualisé par Charles Sanders Peirce à la fin du XIXe siècle. Il a ensuite été porté par différents philosophes et psychologues américains, dont James.
Son objet premier est de faire oeuvre de clarté dans les controverses abstraites, en redéfinissant ce qu’est une idée, un objet abstrait. La maxime de Peirce est la suivante :
“Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet.”
Avec mes mots : une idée est la somme de ses effets !
Cela peut heurter : si je crois en un Dieu A et que mon voisin croit en un Dieu B, alors, nous faisons face à deux idées différentes, qu’il s’agit de considérer pour ce qu’elles sont théoriquement ? On pourrait ainsi débattre du sexe des anges ou de la meilleure manière de faire la Révolution. Or donc, pour les pragmatistes, ces discussions importent peu, car « Il ne saurait y avoir de différence qui ne fasse de différence ». Il s’agit de considérer les choses abstraites à partir de leur ombre portée sur la réalité et de ce point de vue uniquement.
Cette approche est un outil formidable pour réussir à faire ensemble. Si deux personnes s’écharpent sur le vocabulaire en jeu dans la formulation d’une stratégie, la question magique est : “Qu’est-ce que ça change ?”. C’est clé, car c’est toujours dans le concret qu’on peut coopérer. Se référer à des objets, des conséquences, des effets peut permettre de s’aligner, beaucoup plus que la théorie !
3/ On n’accède aux idées qu’à travers les gens
Autre coup de boutoir du pragmatisme contre les platoniciens (qui voient les idées flotter dans l’éther) : si les idées existent dans l’abstrait, on n’y accède jamais que par des gens, singuliers, différents, partiaux :
“Ce que tout système se veut, c’est une représentation du vaste univers de Dieu. Or, ce qu’il est - et d’une manière flagrante - c’est la révélation du caractère ô combien singulier de la saveur propre à l’une de ses créatures.”
Il faut donc partir des gens ! Cela rejoint de nombreux conseils de posture pour qui doit travailler avec des collectifs, des gens : il faut considérer que leur subjectivité compte et partir d’eux, pour accéder à leurs idées, leur vision du monde, leur théorie.
Matt et Gail Taylor, les fondateurs de la méthode Group Genius, largement utilisée par les facilitatrices et facilitateurs dans le monde entier ont listé un certain nombre d’axiomes, nottament :
To argue with someone else’s experience is a waste of time.
To add someone’s experience to your experience--to create a new experience--is possibly valuable
4/ La vérité est un instrument pour naviguer dans la réalité
Chez les pragmatistes, les idées sont vraies parce qu’elles nous font du bien, qu’elles sont bonnes pour nous.
« La vérité est une espèce du bien et non, comme on le pense communément, une catégorie distincte du bien et de même importance. Le vrai, c’est tout ce qui se révèle bon dans le domaine de la croyance. »
Les idées nous font du bien car elles sont utiles. C’est des pragmatistes que vient la métaphore de l’idée-carte, qui simplifie le réel et aide à se repérer.
« Toute idée qui nous porte, pour ainsi dire, toute idée qui nous mène avec bonheur d’une partie de notre expérience à une autre, qui établit des liens satisfaisants entre les choses, et qui fonctionne de manière fiable, simplifie la tâche et nous épargne du travail – cette idée est vraie dans cette mesure, et dans cette seule mesure, vraie à titre d’instrument. C’est la vision « instrumentale » de la vérité […]selon laquelle la vérité de nos idées réside dans le fait qu’elles « fonctionnent » »
Matt et Gail Taylor, encore : “The only valid test of an idea, concept or theory is what it enables you to do.”
Bien sûr, cette approche peut poser problème lorsque ce qui fonctionne est factuellement faux. Il y a par exemple l’histoire de cette tribu, en Amazonie, qui croit que le porc-épic sauvage peut propulser ses épines. C’est faux. Mais ça marche ! Cette vérité évite de s’approche d’un animer pas commode. De la même façon, on peut mettre en question la croyance en Dieu, ou en toute autre entité spirituelle. Même si on pouvait prouver que c’était faux factuellement, ça “fonctionne” pour beaucoup de gens (il semblerait même que les croyants vivent plus longtemps !).
Cela invite à changer de regard quant à l’effort qu’on peut faire pour tenter de convaincre quelqu’un.
5/ Le pragmatisme, un outil pour coopérer
L’approche pragmatique, en désacralisant le monde des idées et en proposant de générer un terrain d’entente dans le monde concret est un formidable outil pour coopérer, au sens où l’entend Richard Sennett (et auquel je souscris largement) :
“La coopération exigeante que je défends consiste à relier des gens qui ont des intérêts séparés, voire contradictoires, qui sont dérangés les uns par les autres, qui ne sont pas égaux ou qui ne se comprennent pas. C’est une disposition éthique qui, selon moi, ne naît que de la pratique”
Cela implique de s’intéresser aux gens, à ce qu’ils essayent de faire, à comment ils produisent du vrai qui fonctionne pour eux qu’ils soient des supporters de Trump, des Inuits ou des banquiers de la City. Nous sommes finalement tous des animaux pragmatiques, nous tenons à nos théories et sommes prêts à changer seulement si cela nous aide à mieux vivre, face aux changements de notre environnement :
« Une nouvelle opinion peut être considérée comme « vraie » dans l’exacte mesure où elle répond au désir de la personne d’intégrer à son stock de croyances ce qui est nouveau dans son expérience. Cette opinion doit à la fois s’appuyer sur une vérité ancienne et saisir le fait nouveau. »
Tout cela invite à une grande modestie dans les interactions, à une posture de non-jugement, d’écoute et de questionnement dans le lien aux autres et à cultiver la plasticité pour soi-même et donc à essayer des idées, pour voir si elles fonctionnent. Je suis donc rassuré : je ne souffre pas (que) de manque de caractère, je suis en fait un pragmatiste qui explore les boîtes à outils du monde des idées. Et vous, quelles idées avez-vous ajouté à votre stock de croyance récemment ?


