“Franchement, tu t’écoutes trop”
Contre l’homme sans frein, réhabiliter l’introspection.
Hello, c’est Antoine, de Puissance d’agir !
Bon, j’ai loupé des newsletters - trop de boulot - mais je suis de retour !
Dans cette lettre, on va parler de rapport à soi. C’est un sujet sur lequel je me suis beaucoup questionné ces dernières années. Est-ce une bonne idée de cultiver une forme d’introspection ? De se regarder, de s’écouter, de se centrer sur ce qui se passe en soi ?
Personnellement, j’ai été éduqué dans l’idée que oui. On m’a appris que l’écoute est ce qui nous permet d’être une bonne personne et qu’il faut donc laisser de la place aux émotions, celles des autres et les siennes.
Mais il y a 15 ans, j’ai changé d’avis. C’est un échange de 2 minutes, un lundi soir pluvieux, qui m’a poussé de l’autre côté du miroir. Alors qu’après une longue journée de travail, fatigué, je me posais la question d’aller ou non au sport, un collègue m’a simplement dit : “franchement, tu t’écoutes trop !” et j’ai soudain réalisé que ma vie serait peut-être plus simple si je laissais moins de place à mes sensations, mes atermoiements, mes doutes. J’en ai fait ma ligne de conduite.
Une dizaine d’années plus tard, j’ai commencé à mesurer les limites de cette philosophie. C’est la vie de couple qui m’a mis face à l’évidence : mes émotions prennent de la place, que je le veuille ou non !
Je vous propose de développer cette question, en commençant par suivre ce qu’en a dit récemment Marc Andreessen, l’un des plus grands investisseurs de la Silicon Valley (et qui est très problématique).
S’écouter (ou pas) en 2 min
Marc Andreessen, VC star de la Silicon Valley, revendique “zéro introspection” — une posture qui révèle une idéologie bien précise : l’homme entièrement tourné vers l’extérieur, sans frein ni retenue.
Ce positionnement n’est dénué d’intérêt : certaines formes d’introspection (psychanalyse sans fin, rumination stérile) peuvent en effet créer de la dépendance plutôt que de la liberté.
Mais l’homme qui refuse de se regarder ne fait pas disparaître ses émotions : il les fait payer aux autres. La colère, les névroses, les frustrations du “grand homme” ont toujours un coût — pour ceux qui l’entourent.
Les femmes, contraintes à la charge du care et à l’intériorisation du regard de l’autre, ont une capacité : être en lien avec soi, c’est une condition de la responsabilité et de la possibilité de se transformer.
Martin Buber nous offre le cadre juste : se prendre pour point de départ, mais non pour but. L’introspection n’est qu’un levier — ce qui compte, c’est la relation aux autres et l’impact sur le monde.
Pratiquer le self care, ce n’est pas du repli sur soi : c’est la condition pour devenir réellement self less — disponible, connecté, et capable d’agir avec puissance.
Et sinon
Vous pouvez aussi :
Regarder toutes les belles choses qu’on fait chez EPIGO et vous abonner à notre newsletter (tous les 2 mois environ)
Entrer en contact sur LinkedIn pour parler business
Regarder notre prochaine formation à la facilitation, avec le CNAM, qui démarre en septembre
Vous abonner !
S’écouter (ou pas) en 8 minutes
1/ L’introspection, c’est le contraire de l’action
Il y a quelques jours, cette courte vidéo de Marc Andreessen a été partagée sur YouTube.
Senra : Tu n’as aucun niveau d’introspection ? Andreessen : Exact. Zéro. Le moins possible.
Senra : Pourquoi ?
Andreessen : J’ai juste constaté que les gens qui ruminent le passé restent coincés dans le passé. C’est un vrai problème. Au travail comme à la maison… Si tu remontes 400 ans en arrière, il n’aurait jamais traversé l’esprit de quiconque d’être introspectif. Toutes les conceptions modernes autour de l’introspection, de la thérapie et tout ce qui en découle, c’est une fabrication des années 1910-1920. Les grands hommes de l’histoire ne passaient pas leur temps à faire ça, à aucune époque. C’est une construction récente. La civilisation occidentale a d’abord dû inventer le concept d’individu — une idée nouvelle, il y a quelques siècles. Et pendant longtemps, c’était simple : l’individu agit, fait des choses, bâtit des empires, des entreprises, des technologies. Et puis ce truc fondé sur la culpabilité a débarqué d’Europe, en grande partie de Vienne, dans les années 1910-1920 — Freud et tout ce mouvement — et a tout retourné vers l’intérieur. En gros : il faut maintenant remettre en question l’individu, critiquer l’individu. L’individu doit s’autocritiquer, ressentir de la culpabilité, regarder en arrière, ressasser le passé. Ça n’a jamais résonné en moi.
Je suis tombé dessus, et comme nombre de commentateurs, j’ai été frappé par la violence et la stupidité du propos. Ce qu’il raconte est évidemment faux, la notion d’individu existe depuis un moment et l’introspection était pratiquée dans la Grèce antique. Mais cela reste intéressant car Marc Andreessen n’est pas n’importe qui et ce qu’il raconte représente donc une certaine vision du monde qu’il faut, je crois, chercher à comprendre. Andreessen est un des plus grands VCs, venture capitalists (investisseurs en capital risque), américains, à la tête de A16Z après avoir été un des créateurs des premiers navigateurs Internet. Techno-optimiste déclaré (voir son manifeste), il se définit comme un patriote américain (voir sa réaction à ce que les US ont su faire face au COVID) et a été une tête de pont de la conversion de la Silicon Valley au trumpisme (à travers un groupe Signal notamment).
Je vous propose de discuter le fond de son idée, qu’on pourrait résumer ainsi : l’introspection, c’est ce qui s’oppose à l’action.
2/ Trop d’écoute tue l’écoute
Il y 3 ans je suis allé voir un psychanalyste lacanien pendant quelques semaines. J’étais bien coincé dans ma vie et je cherchais de l’aide pour surmonter mes problèmes. Je connaissais un peu la pratique psychanalytique, mais j’avoue que cette expérience donne raison à Marc Andreessen. Au-delà du format (des séances de 20 minutes…), c’est l’approche qui m’a marqué, une tendance à laisser l’analysé se débattre seul avec ses soucis.
Je sais qu’il existe beaucoup de praticiens de qualité, mais je crois qu’on peut quand même retenir une certaine pertinence de la critique adressée à la psychanalyse : un dispositif sans objectif, sans fin, qui semble n’avoir pour but que de vous faire touiller vos névroses en rabattant tout sur votre relation à vos parents (voir cette phrase de Guillaume Erner dans une interview du Monde : « Après vingt-cinq ans d’analyse, je sais que je suis plus qu’obsessionnel, je suis obsédé par mes obsessions. »).
Certaines approches de l’introspection peuvent amener à une forme de dépendance et de culpabilité. C’est la critique que fait Deleuze des psychanalystes, nouveaux prêtres, qui nous dominent en exploitant les passions tristes. On connait tous, par ailleurs, des gens qui passent leur temps à se morfondre sur eux-mêmes, qui utilisent une large partie de leur énergie à se regarder et que cela rend malheureux. On peut donc admettre que l’introspection, si c’est caresser sa culpabilité et ses névroses, ce n’est effectivement pas très intéressant.
Mais le propos d’Andreessen va plus loin. Si l’introspection est un problème selon lui, c’est parce qu’elle est un frein dans le parcours du “grand homme”.
3/ L’image de l’homme conquérant
On voit que ce qui intéresse Andreessen, ce n’est pas vous ou moi, l’individu moyen, mais c’est le “founder”, le créateur d’entreprise. Steve Jobs, Mark Zuckerberg, Sam Altman… Il s’intéresse à cette figure de l’homme solitaire, inspiré, habité par son idée et qui, par son énergie, va bousculer les codes et transformer le monde.
Il fait un lien explicite entre l’entrepreneur du XXIe siècle et le “grand homme” historique. Dans la suite de l’interview il cite Alexandre le Grand, Christophe Colomb. Des figures de conquérant, de bâtisseur. Si les historiens ont depuis longtemps mis de côté cette idée simpliste qui voudrait que des individus “font” l’histoire, pour s’intéresser aux conditions qui font que les choses évoluent, il semble que cette image demeure séduisante.
Dans la suite de l’interview, il a cette formule, très signifiante : le réel est plus malléable qu’on ne le croit, à condition d’insister suffisamment. Il expose ainsi une certaine vision occidentale du rapport au monde (tel que décrite par exemple par François Jullien dans Traité de l’efficacité, lu en juillet 2024) : le grand homme a un but (le Telos), qu’il s’agit d’atteindre, par un effet de volonté sur le réel (l’environnement, les autres), qu’il s’agit de tordre.
Si on étend : le terrain de jeu de l’homme, c’est l’extérieur, qu’il transforme selon sa volonté. L’ennemi, c’est le questionnement, le doute, l’introspection, qui vont le freiner. Le grand homme est pardonné de ses dysfonctionnement psychique car il nous fait profiter de ses effets sur le monde (et les névroses de Elon Musk sont donc finalement de bonnes nouvelles comme explicité ici par exemple). Une forme de Fable des abeilles mais avec des sociopathes.
4/ Les dégâts de l’homme conquérant
Face à cette vision du monde, on ne peut que se poser une question simple : et si le “grand homme” fait n’importe quoi ? On n’a pas forcément que des bons souvenirs des mégalomaniaques qui gèrent mal leurs frustrations… Cette absence de questionnement est symptomatique d’un positionnement politique global : le techno-optimisme. Il s’agit de dire que la technologie est toujours bonne et de ne jamais se poser la question de ses conséquences. Or, c’est évident que certaines technologies sont catastrophiques (simple) et que certaines actions sur le monde le sont aussi (basique).
Derrière cela, il y a une idéologie de la déstabilisation permanente du monde, une croyance dans la la nécessité et même la beauté de l’accélération, sans un regard pour les dégâts. Une forme de destruction créatrice schumpéterienne sous amphétamines, qui finalement n’amène aucun progrès concret et nous envoie dans le mur (Je ne vous refais pas le dessin des limites planétaires).
La question est donc : comment les arrêter ? On pourrait se poser la question simple - qui n’est pas nécessairement incompatible avec l’idée que certains individus sont capables de produire de changement - : comment filtrer ? Comment exercer un contrôle sur ceux qui créent des dommages, qui nous menacent ? Le propre de la démocratie, pour Popper (lu en janvier 2025), c’est de réussir à chasser le mauvais gouvernement. Mais alors, comment faire face à ceux qui ne sont pas élus ? J’ai lu récemment qu’en ce qui concernait les choix liés à l’IA, l’avenir de l’humanité était entre les mains de 5 ou 6 hommes (les patrons des grands labs) par ailleurs connus pour avoir de sérieux problèmes psychologiques…
Je crois qu’à défaut de savoir comment lutter politiquement contre le pouvoir de la tech, il importe de combattre cette idéologie et de poser la question éthique et concrète de l’impact de cette vision de l’homme sans frein. Car ces figures sont effectivement influentes et leur discours a une force d’entrainement sur de nombreuses personnes. Or, l’idée que l’introspection s’oppose à l’action est dramatique.
5/ Gérer comme une femme
J’ai donc découvert, avec les années, les limites de cette position simpliste qui consistait à mettre de côté l’introspection (”Tu t’écoutes trop”). C’est venu, assez logiquement, de la cohabitation avec ma femme. J’ai fini par comprendre que le fait d’être “dans l’action” n’empêchait en rien mes émotions d’exister. Seulement, je n’étais pas au courant de l’effet qu’elles avaient sur moi et donc sur mes proches. On connait tous cet homme qui s’emporte facilement, se met en colère et qui pourrit l’ambiance. Certes, il est ainsi de la même espèce qu’Alexandre le Grand, entièrement orienté vers l’extérieur. Mais c’est surtout quelqu’un qui fait payer aux autres le fait de ne pas gérer un sujet qui lui appartient : ses émotions.
En tant qu’homme, on est socialisé à croire qu’on doit contrôler ou dominer ce qui se passe en nous. On peut en voir la meilleure mise en scène dans cette vidéo (que je ne peux m’empêcher de trouver drôle, en partie - c’est peut être nerveux) : face à la terreur exprimée par un homme dans un avion pendant des turbulences, l’injonction c’est “Be a man, push it down, deny your feelings, act like you have answers, do some man’s shit right now”.
Face à cela, les femmes sont formées (contraintes) à la charge du care et à l’intériorisation du regard de l’autre : gérer Patrick qui s’est encore mis en colère, devoir s’habiller de telle façon à ne pas susciter de remarques salaces. C’est évidemment un poids qui pèse injustement sur elles, mais c’est aussi une chance, car être en lien avec ses émotions, avoir une capacité d’introspection, c’est la possibilité d’une attitude plus responsable et autonome, et aussi une condition à la transformation de soi.
6/ “Se prendre pour point de départ, mais non pour but”
Finalement, c’est peut-être ce point-là qui me parait le plus dommageable dans cette idéologie de l’homme entièrement tourné vers l’extérieur. L’idée que l’amélioration de soi (qui occupe beaucoup Andreessen et tous les autres) passe uniquement par une action sur le monde (car regarder ce qu’on ressent ressemblerait à une prise de risque).
J’ai lu il y a quelque mois (en juillet 2024) un petit livre de Martin Buber, Le Chemin de l’homme. Buber est un des grands philosophes juif du XXe siècle et il fournit un cadre pour réfléchir à la question du rapport à soi. Le problème, selon lui, est que nous cherchons tous à nous mentir à nous même. Nous entretenons une “machine à cacher” ce qui se passe en nous. Pourquoi ? Mystère. Mais ce qui est sûr, c’est que ce mensonge est une trahison de notre “devoir” face au monde.
En effet, pour Buber (comme pour toute personne versée sur ces sujets), notre relation à nous-mêmes est ce qui peut nuire à notre relation aux autres :
“Il faut que l’homme réalise d‘abord lui-même que les situations conflictuelles qui l’opposent aux autres ne sont que des conséquences des situations conflictuelles dans son âme propre, et qu’il s’efforce ensuite de surmonter ce conflit intérieur qui est le sien, pour désormais se tourner vers ses semblables en homme transformé, pacifié, et nouer avec eux des relations nouvelles, transformées.”
Si on souhaite avoir un impact sur le monde, le premier pas est donc de se changer soi même : “Le point d’Archimède à partir duquel je peux, en mon lieu, mouvoir le monde est la transformation de moi-même.” C’est l’image de l’effet de levier : un petit effet près de soi aura plus de force qu’un grand effet loin de soi.
Mais, et en cela on peut rejoindre (en partie) le propos d’Andreessen, le sujet, ce n’est pas le moi, c’est l’extérieur. Pour Buber, l’introspection n’est qu’une étape, un moyen : “Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi.” Car le sens de la vie est dehors : “Il convient de s’oublier et de songer au monde”.
Pour finir, j’ai donc réalisé dans ma vie que cette posture viriliste ne tenait pas. Qu’il y avait de la force dans la sensibilité et de la capacité d’action dans l’introspection. Le but de la vie n’est pas d’être hermétique, mais de se laisser toucher pour développer sa puissance d’agir et de pouvoir avoir ainsi de l’impact sur le monde. Prétendre se passer du rapport à soi, c’est faire payer aux autres ce qui nous hante et limiter sa capacité d’adaptation. Le monde a besoin de chacun de nous, mais il a besoin de gens connectés et disponibles et pour cela, pas le choix, il faut bosser : pratiquer le “self care” pour devenir réellement “self less”.


